samedi 27 mars 2010

La petite fille, le trall et les paillettes




Quelque part, ailleurs, dans une salle d'audience pavée de marbre rose veinée de sang et d'albâtre. Des coquillages incrustés à même la pierre y dessinent autant de spirales hypnotiques pour qui y fixe trop humblement le regard. 

Les lieux ne sont pas pleins, mais les murmures des courtisans et de l'océan tout proche s'échangent un écho permanent. Cela ne calme pas Céruse, dont les oreilles restent plaquées en arrière sur son crâne plat de rongeur. Les quelques créatures présentes le regardent d'un œil indifférent, qu'elles soient sous forme humaine ou plus... reptilienne. Il se demande si venir ici était vraiment une idée brillante. Lui, la créature des marais à tête et queue de rat, dont la peau évoque la queue des mêmes rongeur. Il n'a en cet instant qu'une envie, celle de quitter cet endroit en rasant les murs le plus discrètement possible. Mais il est trop tard pour reculer, à présent. Lui dont l'espèce était, selon la légende, les fruits des amours ratées entre un rat et une troll, bizarrerie que l'on surnomme troll à rat ou trall. La créature à l'odeur douteuse n'a d'autre choix que d'avancer d'un pas mal assuré vers l’extrémité de la salle. 

En face de lui, la reine du peuple ophidien est assise sur son trône avec un curieux mélange de rigidité et de flegme. La créature, qui ressemble pour l'instant à une femme d'une quarantaine d'année au-dessus de la ceinture, à un énorme cobra au-delà, dissimule l'attention qu'elle porte aux requérants sous un voile de torpeur. A moins qu'elle ne s'en fiche réellement. Arrivé à moins de cinq mètres, Céruse se laisse tomber à genoux, et la jeune fille qui l'accompagne fait de même, avec un tout petit peu de retard. 

La dureté du carrelage froid sous ses rotules lui fait l'effet d'un électrochoc. Il se met à parler, vite, de sa voix couinante et en oubliant de reprendre sa respiration, avant quelqu'un ne décide que le laisser entrer était finalement une erreur administrative. 

« - Ô grande reine, votre Altesse, je vous implore d'écouter mon histoire jusqu'au bout. Je m'appelle Céruse. Je suis venu vous parler de cette petite humaine très étrange qui m'accompagne. » 

La fillette ne réagit pas, tout simplement parce qu'elle ne comprends pas la langue de l'échange, même s'il lui a expliqué l'enjeu. C'est une fillette blonde aux vêtements crottés, qui pourrait avoir autours de douze ans. 

« - J'ai l'habitude de passer régulièrement sur le monde d'à côté. » Continue Céruse. « - La Terre. Savez vous pourquoi pourquoi elle porte un nom si simple ? Ses habitants, uniquement des humains, ne sont même pas fichus de savoir que d'autres mondes existent, comme bien des espèces primitives. Ce caillou dans l'espace est le seul qu'ils connaîtront avant longtemps. J'y fais un peu de trafic, les poubelles, ce genre de chose. Parfois je rapporte quelques bricoles de valeurs, un caillou percé, un bébé humain laissé seul sans surveillance. Prudent, je reste habituellement dans l'ombre et dans les égouts, là où ils passent en accélérant le pas et baissant la tête, préférant ne pas savoir que je suis là. J'ai mes habitudes dans la ville nommée Rio de Janeiro, passant des taudis aux plages ou au centre ville. 

A ma profonde honte, c'est ma gourmandise qui m'a perdue face aux humains. Un égout y débouche sous un gigantesque quartier privé et surveillé, tout propre, entouré par de grandes grilles. C'est une sorte de village à part, où leur noblesse, enfin, l'équivalent, se protège des pauvres ou des créatures telles que moi. Je faisais tranquillement les poubelles (gigantesques, au passage, une vraie salle des coffres au trésor) lorsque les vigiles m'y ont coincé. Je n'ai rien vu venir, tout heureux que j'étais de la quantité phénoménale de viande faisandée à point que j'y avais découvert... » 
Nerveux, le trall se dit qu'il devait peut-être aller plutôt à l'essentiel, mais la reine et toute son espèce avaient la réputation d'être des joueuses qui laissaient une chance aux bons conteurs et à ceux qui savaient capter leur attention. La créature en face de lui n'avait pas bougé d'un cil. Maintenant qu'il avait commencé son histoire, il était obligé de continuer. 
« - Ils m'ont menacé avec leurs armes en hurlant. Terrorisé, j'ai été roué de coups et à moitié assommé, ligoté et traîné dans un endroit particulièrement lumineux. J'ai d'abord cru que c'était le châtiment normal des criminels. Même si je passe beaucoup de temps sur la Terre je ne m'intéresse guère aux mœurs de ses habitants.
C'était la nuit, mais ils rameutèrent quand même tout ce que ce village fortifié comptait d'habitants. 
D'autres humains arrivaient, avec des espèces de petites boîtes produisant des éclairs sans tonnerre. Ils faisaient des "oh" et des "ah" en me montrant du doigt, parce qu'ils n'avaient jamais vu le moindre troll à rat de leur vie. Aveuglé, je grognais et je montrais les dents sans espoir. Je me suis débattu furieusement mais j'étais plaqué au sol par les vigiles.
Après une très longue palabre, ils m'ont emmené dans une pièce sans fenêtre avant de visser solidement mes chaînes aux murs. Les humains continuaient à affluer, commentant ma laideur, se demandant ce que je faisais là, d'où je venais et parlant tous en même temps. Ils ne se gênaient même pas pour m'examiner sous toutes les coutures, à ma plus grande gêne. Je ne savais pas ce qu'ils me voulaient, ni pourquoi ils ne s'étaient pas contentés de prévenir leur milice ou de m'abattre comme un chien. Je n'avais pas compris que j'étais déjà prisonnier dans la zone qu'ils réservaient aux pires malades mentaux de leur espèce. J'ai préféré faire comme si j'étais un animal ne sachant pas parler, pensant que cela m'éviterait des problèmes. 

J'ai passé trois jours à voir des humains m'observer comme une bête curieuse, à être nourris de force de viande d'une fraîcheur à en vomir, voir de légumes. » A ce moment précis de son histoire, la voix du trall tremble de dégoût, déclenchant des rires à peine retenus de quelques auditeurs. 

« - Sans parler de leurs savons, insecticides et d'autres substances dont je ne connais ni le nom ni l'usage qui puaient plus que tout. Je ne distinguais à vrai dire le jour et la nuit qu'au rythme de leurs absences ou de leurs présences, puisque les humains vivent le jour. Ils utilisaient sans cesse des mots n'appartenant pas à mon vocabulaire, tels que "tournage", "scénario" et diverses choses bizarres associés à "coup de change inespéré". Par moment, j'avais l'impression qu'ils allaient me dévorer tout cru, à d'autres qu'ils voulaient m'envoyer dans un zoo. Je ne comprenais pas où ils voulaient en venir et cela m'inquiétait encore plus qu'une condamnation à mort. Qui traite donc les charognards de cette façon, sinon des personnes maléfiques et sadiques ? » 

La fillette à côté de lui lui donne un coup de coude. Ses yeux ne quittent pas pour autant la dame sur le trône et ses lèvres ne bougent presque part alors qu'elle chuchote. 
- Tu es sûr qu'elle ne s'est pas endormie ? Elle a les yeux à moitié fermé. 
- Ne m'interromps pas maintenant, ne t'en fais pas c'est normal. La rassure Céruse dans un souffle.
Il risque un coup d'œil anxieux vers l'altesse écailleuse. Satanés reptiles et assimilés. Il ne sait jamais lorsqu'ils font attention à quelque chose, ou pas. 
Il reprend, tentant d'ignorer sa propre peur: 
« - Et puis elle est venue me voir. 
C'était la petite fille qui m'accompagne, aujourd'hui, comme vous pouvez le voir. Elle est entrée à une heure où tout ses congénères étaient repartis s'occuper à je ne sais quoi. Ma prison était en réalité un ancien local à balais fermé par un verrou pausé à la hâte. Sans doute avaient-ils jugé que mes chaînes étaient des entraves suffisantes. La lumière blafarde du plafond me blessait les yeux, et je crois que je n'avais pratiquement pas dormis depuis ma capture. J'étais hagard et prêt à vomir sur n'importe quel humain s'approchant de trop près. Elle m'a jaugée depuis la porte, a hoché la tête, puis a croisé les bras. 
« - Bonjour monsieur le monstre », a-t-elle gravement déclaré. 
Je parle son dialecte humain, le Portugais. Je commençais à craindre de devenir fou, seul dans cet enfer, et de ne pas réussir à m'évader. Alors je suis sorti de mon mutisme, juste pour elle. J'ai failli l'insulter mais quelque chose, son air plus sérieux que les adultes, sans doute, m'en empêcha. 
« - Salut, fillette. » 
Elle n'a même pas levé un sourcil. Mes chaînes étaient tellement courtes que je n'aurais pas pu l'attaquer. Elle s'est approchée autant qu'elle l'a osé, collant quasiment son nez contre mon museau. 
« - Tu tournes où, au juste ?
- Quoi?
- Il n'y a pas de caméras dans cette pièce, tu le sais ? Tout doit être devant une caméra ici.
Elle a marqué une pause. Puis elle a ajouté, très sentencieusement. 
« - Enfin, surtout pour nous, les monstres. » 
Je l'ai regardé sans comprendre. 
- De quoi parles-tu ? Tu n'as rien d'un "monstre". » 
Je ne me considère pas non plus comme une créature de foire, mais j'avais bien saisi que tous ici me considéraient de cette façon. Elle a haussé les épaules. 
« - ça, c'est qu'ils essaient de me faire croire... Mais je suis plus maligne que ça.
-Allons donc.
- Si si, tu es un monstre particulièrement laid, donc ça doit te paraître bizarre, mais je suis bien un monstre moi aussi. D'ailleurs, je suis venue te demander... Tu veux pas être mon ami ?
- Quoi ? Pourquoi moi ?
- Parce que... Tu es enchaîné. »
Elle sourit. Je n'avais pas encore remarqué ses dents parfaites, toutes blanches et polies à en luire. 
« - Tu ne sortiras pas d'ici d'après ce que j'ai entendu. Ils ne vont peut-être même pas te détacher pour tourner. Donc tu pourrais être mon ami pour toujours. » 
Sacrée gamine. Je commençais à me demander si mon imagination l'avait inventée pour me tourmenter. Elle était franche, ça on ne pouvait pas le mettre en doute, mais encore plus brutale que les adultes avec leurs foutues chaînes à vélos qui m'entravaient. Je la regardais avec méfiance. 
« - Et ça veut dire quoi, "tourner" ?
- Tu verras. J'ai pas le temps de t'expliquer maintenant et tu le découvriras bien tout seul.
- Et si je te jure mon amitié éternelle à condition que tu me sortes d'ici ?
- Non. Je ne fais pas confiance aux gens. »
Elle haussa à nouveau les épaules.
« - J'ai de nouveaux amis tous les jours, et de nouveaux parents aussi. J'aimerais avoir un ami plus longtemps que ça, c'est tout. Et puis avec toi, je n'aurais pas besoin de t'expliquer trop longtemps que nous sommes des monstres pour te convaincre. »
J'en suis resté comme deux ronds de flan. De ce que j'en sais, les mœurs des humains ne correspondent pas avec son charabia. Je n'ai pas eu le temps de l'interroger davantage. 
« - Je dois filer. Si je reste debout, je vais avoir des cernes et ce n'est pas bien. A plus tard. 
- Attends, tu ne m'as pas dit ton nom ! » 
Elle se retourna sur le pas de la porte et hésita un peu. 
« - Je m'appelle Agathe. Et toi ? 
- Céruse. 
- ça marche. Au revoir. » 
Et elle a filé, comme ça, sans faire de bruit. 
Un autre laps de temps est passé, où des humains sont venu me voir, me nourrir, ce genre de chose » Céruse passe sur le fait qu'ils balayaient ses excréments, ou le lavaient au jet d'eau de la façon la plus humiliante qui soit. 
« - Ils se demandaient quoi faire de moi. Ils utilisaient toujours avec leurs mots bizarres et je ne pouvais généralement pas en deviner le sens. Finalement, je pris conscience que j'étais là où ils tournaient les images que les autres humains regardent dans de sortes de grosses boîtes. C'est pour ça qu'ils n'avaient pas prévenu leurs miliciens officiels. Parce que j'étais l'occasion de faire de magnifiques effets spéciaux dans une série (c'est un peu comme du théâtre, mais ils peuvent faire des choses plus longues et prendre plus de temps) et qu'ils se fichaient de savoir d'où je pouvais venir et de tout le reste, tant qu'ils pouvaient la réaliser à moindre frais. Je ne suis pas un expert en culture humaine, comme je l'ai déjà mentionné. ça ne m'intéresse pas plus que ça mais l'idée d'avoir des petits morceaux de moi dans toutes les boîtes à image des humains m'horrifiait profondément. Je faisais mon possible pour avoir l'air méchant et les convaincre de ne pas m'approcher, mais cela semblait les enthousiasmer plus qu'autre chose. Finalement je choisis la solution inverse et les ignorai complètement. Ils me tourmentaient toujours autant, mais je n'avais plus à regarder mes tortionnaires dans les yeux. 
Je patientais jusqu'à croire qu'Agathe m'avait abandonnée lorsqu'elle revint. Elle n'était plus blonde mais brune, maquillée, sa peau bronzée dénudée sous un maillot de bain minimaliste. Elle paraissait beaucoup plus vieille que lors de notre première rencontre. Si je n'utilisais pas mon flair plus que mes yeux, je crois que je ne l'aurais pas reconnue. 
« - Agathe ? 
- Bonsoir Céruse. Moi c'est Clarisse. Agathe c'était hier. » 
Je la regardais sans comprendre. L'odeur de la même petite fille était là, derrière le maquillage et l'horrible savon. 
« - Je te reconnais, Agathe, Clarisse, ou qui que tu sois. Tu es déjà venue me voir.
- Ben oui, je ne l'ai dit à personne d'ailleurs, ça m'aurait valu des ennuis. C'est malin de ne pas leur dire que tu parles au fait, c'est souvent casse-pieds de devoir répondre. Mais aujourd'hui je m'appelle Clarisse.
- Je ne comprends pas... Tu as dit que tu changeais d'amis et de parents régulièrement... et maintenant tu changes même de prénom ?
- Oui. C'est assez logique, d'une certaine façon, non? » 
Je commençais à me dire que cette petite était l'être humain le plus fou de son village. Je n'avais pas entièrement tort. 
« - Je crois qu'à l'extérieur, les enfants gardent le même prénom tout le temps, et les mêmes parents, et les mêmes amis, c'est vrai, poursuivit-elle. Mais ce sont les Gens qui Regardent, les Spectateurs. Et moi, je fais partie des Gens qui font de la Télévision, les Acteurs. C'est différent. » 
Les pièces du puzzles se mettaient en place. 
« - Donc tu es de ceux qui se retrouvent régulièrement dans les boîtes à image qui bougent ?
- C'est ça. »
-Maintenant que j'y repensais, les humains gardaient le même nom d'un bout à l'autre de leur existence, j'en étais certain. Elle se moquait de moi ou j'avais raté quelque chose d'important.
« - Et pourquoi tu changes d'identité ? Quel rapport ? 
Simple. Les Spectateurs veulent de jolies histoires avec de belles personnes auquel il arrive des choses. Mais pas toujours aux mêmes personnes car sinon ça serait un peu ennuyeux. Alors il faudrait plus de personnes que ce que nous sommes ici, mais ça coûte cher. Là j'ai quatorze ans, je m'appelle Clarisse, mon papa est en prison et j'essaie d'aider ma maman à la maison sans me faire embêter par les garçons du taudis, tu vois ? Hier j'étais Agathe, la petite fille de dix ans qui adore les crêpes que sa maman lui achète toutes faites et son papa lui fait un bisous en rentrant du travail. Tout à l'heure, j'en aurais treize avec un autre nom et d'autres parents, et ainsi de suite. 
Mais sinon, tu as un nom à côté de ça ? Qui es-tu quand tu n'es pas entrain de participer à ces histoires ?
Elle réfléchit un long moment. 
« - Je garde la même identité jusqu'au prochain tournage. En général, je me balade quelque part, et là l'un des scénaristes fait "eh là ! Toi !" et me dit quel texte je dois apprendre et comment le jouer. Si c'est une identité que j'ai déjà, alors je sais où et à quelle heure on tourne. Et si je ne suis pas là, quelqu'un ira à la recherche d'Agathe. Ou de Clarisse, Maria, Kate, et ainsi de suite. Puis là on m'a dit que je pourrais aussi faire des défilés, je crois que c'est tout petit peu différent car il n'y a pas besoin de nom. Mais ce n'est pour tout de suite. » 
Elle mettait ma patience à rude épreuve, Agathe, Clarisse, Maria, Kate... Ou qui que ce soit d'autre. 
« - Mais avant de faire des images pour les boîtes (c'est pas douloureux d'ailleurs ?) tu avais bien une mère, un père et un nom fixe ? » 
La question la rendit pensive. 
« - J'ai posé la question, il y a longtemps. Je suis née sur un plateau, mais pas ceux d'ici, plus loin. Mon père est officiellement le directeur des studios. Il dirige tout ici, donc c'est métaphorique, enfin je crois. Un jour, un réalisateur a choisi deux très belles personnes pour une autre histoire, les a filmés entrain de se faire des bisous et quand ils ont su que j'étais dans le ventre de la femme, le directeur a dit qu'on pouvait me garder, et il m'a adopté officiellement. Je suis née sur le plateau et je suis un peu la mascotte ici, la Gérie. 
- Tu veux dire l'égérie ? 
- Oui, je crois que c'est comme ça qu'on dit. Mais on m'a bien avertie qu'une partie de l'histoire est au sens figuré, je ne sais pas trop laquelle. Sinon je fais autre chose comme apprendre la géographie, à lire ou des trucs comme ça avec un précepteur, mais on me filme aussi dans ces moments là donc je pense que je suis toujours actrice, donc ce n'est ni plus ni moins irréel que le reste. 
- Ah... d'accord. Et que sont devenus les gens qui t'ont conçu ? 
- Je crois qu'ils sont parti d'ici. J'ai farfouillé pour retrouver la vidéo car les gens qui s'occupent de moi m'avaient cachés les images, mais c'était juste que c'était dégoûtant, ce n'était pas pour m'empêcher vraiment de les voir. 
- Et ce directeur ? 
- Je ne le vois jamais, il est trop occupé. J'ai des cadeaux de lui, de temps à autre, mais je ne sais jamais si c'est pour l'un de mes rôles ou autre chose. C'est très embêtant car je ne sais pas quand je peux vraiment y toucher. » 
Elle semblait amère, mais à son insu. Elle changea soudain de sujet comme si nous venions de parler de son dessert préféré ou du temps dehors. 
« - Et toi, Céruse, tu t'appelles toujours comme ça ? On appelle comment les monstres comme toi ? 
Je suis un trall. Un descendant d'un croisement mythologique entre un rat et un troll. Et je m'appellerais ainsi jusqu'à ma mort. 
N'en sois pas si sûr. Tu vas jouer très bientôt, je crois bien. Donc des gens vont te trouver un autre nom, une nouvelle famille, de nouveaux amis. Mais je me demande qui ils vont choisir... On n'a pas voix au chapitre, nous les acteurs, surtout les plus jeunes comme moi. Mais sinon je serais contente d'être ton amie là-bas aussi. 
Je ne me laisserais jamais traiter comme si j'étais leur marionnette. Je vais me débattre de toutes mes forces s'ils essaient, prévins-je. 
Ils vont se mettre en colère. Il y a longtemps j'ai déjà eu la fessée pour moins que ça, mais j'étais petite. Je crois que je t'aime bien. » 
Je soupirai. Mes geôliers étaient définitivement plus cinglés qu'une bande de gobelin intoxiqué à l'ergot de seigle. 
« - Qu'est ce que j'ai fait pour mériter ça ? » 
Elle sourit. 
« - Tu es un monstre plutôt bizarre, toi aussi, ça me plaît. » 
Cela me rappelait qu'autre chose clochait. 
« - Attends, tu as dit ça hier, déjà, "nous" les monstres. Tu te considère donc comme un monstre ? » 
Elle acquiesça. 
« - Je crois que beaucoup de gens ici sont des monstres, oui. J'ai regardé dans le dictionnaire, ça vient du verbe "montrer". On nous montre, donc nous sommes des monstres. Pour l'espèce, nous sommes des Acteurs. Ou des Comédiens. Je t'ai déjà expliqué ce que c'était non ? 
-C'est imparable, je suppose. 
- Tiens, sinon, si tu es mon ami pour longtemps,je crois qu'il me faut un autre nom. J'ai aucune identité qui soit vraiment adaptée pour être amie avec un troll à rat, je crois. Voyons voir... Zut, j'ai jamais choisi de prénoms moi-même... » 
C'était important pour elle, visiblement. C'est à ce moment là que je l'ai prise en pitié, cette gosse. J'ai soupiré. 
« - Je te nomme Aoibheann, c'est nom rapporté de ... oh, et puis ça n'a pas d'importance. ça t'ira ? » 
Elle marmonna plusieurs fois son nouveau prénom. Puis elle sourit, de toutes ses petites dents parfaites. 
« - C'est bien. Pas facile à prononcer, mais ça me plaît. C'est un vrai prénom de monstre bizarre, pas de faux Spectateur. ça s'écrit comment ? 
- Dans ta langue, je l'ignore. Donc, maintenant, puisque tu as un prénom pour être mon amie, pourrais-tu faire quelque chose pour moi ? 
- Vas-y ? 
- Tu ne veux toujours pas me sortir d'ici ? 
- Jamais de la vie ! » 
Je soupirais. 
« -Bon... Tu pourrais au moins me trouver de la viande faisandée ? Je digère mal la viande fraîche et c'est tout ce qu'on me donne à la béquée, ici. 
- Je trouve ça où ? 
- Tu trouves un animal mort ou tu laisses de la viande dans un endroit tiède assez longtemps pour qu'elle prenne une odeur spéciale et une couleur verdâtre. S'il y a des mouches et d'autres insectes qui viennent y pondre, c'est normal. 
- Ça marche. Bon, je te laisse, je vais être en retard pour faire Odetta. 
- Bien sûr. Mais pour moi, tu restes Aoibheann, n'est ce pas ? 
- Oui ! Je ne l'oublierais pas ! » 
Et elle est repartie, en me faisant la bise du bout des doigts. Sacrée petite Aoibheann. Elle animait ma solitude, finalement. Pour des critères humains, c'était, et c'est toujours une belle fillette. Elle était toujours tirée à quatre épingle avec ces odeurs de maquillages, de savons, de vêtements propres, ces odeurs de poupée, que je n'aimais pas trop, il est vrai, parce que je suis un trall après tout. Une guilde spéciale appelée "les maquilleuses », avais-je compris, était là pour déguiser les Acteurs. Mais derrière tout cela il y avait son odeur à elle, dissimulée sous les parfums artificiels Pas assez bien pour échapper totalement à mon excellent odorat. C'était une odeur de petite fille humaine, qui prenait tout doucement les accents fauves de l'adolescence, mais avec cette note persistante de désespoir mal contenu. Elle me donnait sans dégoût de la viande à point, du bout des doigts. Elle disait qu'il en fallait plus que ça pour dégoûter l'amie d'un trall. Elle prenait ce rôle au moins aussi au sérieux que tout ceux qu'elle jouait devant la caméra. Je ne pouvais rien faire d'autres que d'acquiescer aux lubies de cette sale gosse qui parlait beaucoup, m'exposant ses théories sur les monstres, la vie des Spectateur et la sienne. Elle en savait encore moins que moi sur sa propre espèce, je crois bien. Alors je parlais aussi, lui posant des questions sur les règles de ce monde bizarre. Elle s'attachait à moi mais elle n'osait pas me laisser partir, alors je lui parlais de chez moi, de mes frères et soeurs, des fées et des peuples du monde à côté du sien. ça l'intéressait moyennement. Elle avait déjà un rôle de fée dans une série où elle n'avait presque pas de texte et s'en était rapidement désintéressée. En fait, elle savait captiver les gens dans une certaine limite, savait quand obéir à ses chefs et quand elle pouvait abuser des règles, mais tenir une discussion normale avec elle relevait de l'exploit. 
Par contre, elle m'écouta attentivement quand je lui expliquais que mon peuple se regroupait pour la survie. 
« - Et donc vous vous êtes proches les uns des autres ? 
- Bien sûr. Nous nous chamaillons de temps à autre mais comme nous risquons souvent notre peau avec les autres trolls ou même des créatures qui nous trouvent très laids et nous donnent la chasse, nous restons solidaires car nous ne savons jamais quand nous pourrions avoir besoin d'aide. 
-Hum hum. 
Elle avait l'air triste, d'un seul coup, je veux dire, plus triste que d'ordinaire. Puis elle ajouta, en passant du coq à l'âne. 
« - Je vais partir d'ici le mois prochain, au fait. Des gens sont passés me voir. 
- Ah ? 
- Je n'ai jamais quitté les studios. En fait, c'est certain cette fois, je vais faire des défilés de mode: je vais aller à Paris, Milan, Londres...C'est une idée de mon père adoptif. 
- ça consiste en quoi ? 
- Je vais porter des vêtements, des tas de vêtements différents et les gens vont me regarder marcher avec. Je n'aurais plus de texte à apprendre et je n'aurais plus de nouveaux prénoms. 
- ça n'a pas l'air de te faire plaisir. 
- Je n'y arrive pas. Des tas de gens sont ravis pour moi, pourtant Ils disent que dans quelques années, je serais la nouvelle fille dont tout le monde parle. 
- Et tu leur as demandé au passage comment ils vont t'appeler là bas ? Tu as forcément un autre prénom qui reste ? 
- Camilla ou quelque chose ça... Mais c'est que le nom du rôle avec les cours et le précepteur et la dame qui me met au lit le soir, rien d'autre, j'en suis sûre ! Pourtant... ils m'ont montré des papiers officiels où j'ai ce nom. J'ai dit au réalisateur que j'avais déjà eu quatre ou cinq documents d'identités différents à la fois pour des tournages, ils ont rit ! Ils me prennent pour une folle mais je sais ce que je dis ! Je les déteste tous ! » 

Le ton haineux sur lequel elle dit cela me surpris. Pauvre môme. Ils avaient raclés sa personnalité autant qu'ils l'avaient pu pour en faire cette poupée, cette jolie poupée qui disait, faisait ce qu'ils voulaient, portait ce qu'ils décidaient. Ils avaient pas la moindre idée de ce qui se passait dans sa tête. Ce n'était pas plus mal d'ailleurs, je pense qu'ils auraient commencé à avoir peur, s'ils avaient su. Je tentais de la réconforter malgré tout. Si elle partait de là, elle penserait peut-être à me détacher avant. Elle était peut-être folle, mais pas incohérente dans ses délires, après tout. 
« - Tu seras toujours la même Aoibheann pour moi. Même si je devais te voir un jour sur un plateau ou dans une de tes séries télévisées. 
- Merci. Merci mille fois. Je t'adore Céruse. » 
Elle m'a embrassé sur la joue et elle est repartie. Elle ne repassa pas me voir le lendemain soir, ni le surlendemain.
Et pour cause, mon tournage commença. 
Je ne m'étais douté de rien. Évidemment, personne ne m'avaient prévenu. Pourquoi l'auraient-ils fait ? Pas moins de cinq personnes entrèrent dans ma geôle. Je somnolais, les observant d'un œil méfiant. Le plus petit s'avança, vêtu d'un short et d'une chemise à fleur de couleur criarde. Ses yeux noirs ressortait sur le blanc de ses yeux comme de gros raisins secs. Son odeur ne m'apprit rien de plus que pour les autres, mélange de tabac, de déodorant et relents ordinaires. Il était déjà venu m'examiner plusieurs fois. Je ne soutins pas son regards, préférant regarder mes pieds. Ce qui explique que je ne le vis pas à temps m'attraper le museau. Je poussai un couinement aigu en essayant de me dégager. Nos regards se croisèrent. Il me dévisageait comme l'aurait fait un très gros rapace. Je n'ai pas de prédateurs, mais mes ancêtres, si. Le moindre de mes poils était hérissé. » 
Là encore, Céruse préfère passer quelques détails sous silence. Il avait compris en sentant une chaleur humide sur ses pattes arrières qu'il se faisait dessus. Le sale type l'avait maintenu si longtemps qu'il avait frôler l'asphyxie, alors qu'il en profitait pour examiner ses dents, ses yeux, ses membres amaigris et jusqu'aux parties intimes de mon anatomie. 
« - Il était déjà venu auparavant, je le savais. Mais à présent les mots "tournage" et "scénario" raisonnaient dans ma tête. Je savais ce qu'il voulait, à présent. Ce taré était un réalisateur et c'était à lui qu'on avait décerné le droit, ou le devoir, de trouver en quoi me transformer. 
- Cet animal pue. Passez le au jet d'eau avant de me l'apporter d'ici une demi-heure. Studio numéro 11. »
Il déclara cela sur un ton parfaitement anodin. Puis il me passa une muselière grossièrement allongée, destinée auparavant à un gros chien, je le sentis lorsqu'elle me comprima le museau. Je fus traîné dans une suite de couloirs interminables, prostré comme si j'étais déjà dans l'enfer réservé aux tralls. Deux types costauds me portaient et je ne pouvais voir que les lampes sans flamme du plafond qui m'aveuglaient. Ce village de fou était gigantesque. Des gens nous croisaient au passage, plaisantaient ou nous ignoraient. La plupart étaient déjà passé me voir au moins une fois et ma présence ne suscitait plus l'étonnement. Je sentis à un moment l'odeur d' Aoibheann et d'autres enfants, mais sans pouvoir m'en préoccuper davantage. 
Ils me déposèrent enfin dans une salle de la taille d'une petite cathédrale pour m'enchaîner par les pattes arrières dans un placard minuscules. Puis ils me délièrent les pattes avants et me retirèrent ma muselière en s'écartant rapidement, et rabattirent sur moi les portes de ce minuscule cagibi. J'examinais mes chaînes. Ils avaient fini par trouver de l'acier, et la chaîne était reliée directement à un gros tas de parpaings. Je ne pourrais pas en profiter pour m'évader. Je reniflais et massai les traces que m'avaient laissé leurs mauvais traitement, et attendit à quatre pattes dans les ténèbres, le dos courbé.. Ces instants durèrent une éternité. J'entendais des humains discuter à propos d'un monstre échappé d'un laboratoire. Je commençais à m'inquiéter avant de saisir que c'était de moi qu'ils parlaient... Je ne voulais pas entrer dans leur jeu. Et si je leur faisais un grand sourire au lieu de leur cracher dessus ? Cela pourrait gâcher leurs plans. L'ennui c'était qu'avec mes dents, ces idiots ne feraient jamais la différence. Au moment où je me demandais comment ils comptaient me contraindre à jouer, une violente douleur dans le dos me fit bondir en hurlant. Mes liens se retinrent brutalement. Je retombai à quelques dizaines de centimètres d'une femme vêtue seulement d'une serviette de bain, sans plus savoir où j'étais ni qui j'étais. Je m'étalais lamentablement à quatre pattes en me mordant la langue jusqu'au sang. 
« - Coupez ! »
Je grognais malgré moi. L'actrice blonde s'éloigna rapidement, en sautillant comme un moineau décerébré. Une paire de chaussure impeccablement cirées se matérialisa juste devant mon museau. Mon regard tomba l'homme de tout à l'heure, qui me jeta le même regard dénué d'émotion.
« - Pas mal, mais peu mieux faire, annonça-t-il froidement. Il a du potentiel, ce monstre. Donne lui un coup de Taser, Monica. 
- Il le faut vraiment, monsieur ? 
- Il te saute dessus avec un air affolé, comme si c'était toi qui allait le mordre. Il peut faire mieux. Il doit voir rouge quand tu passes devant lui. Cette bête doit te haïr si on veut avoir une scène qui tienne la route. Alors ne fait pas de sensiblerie et prends le pistolet. »
Je relevai la tête. Ils étaient tout les deux hors de ma portée, l'homme à l'air froid et la femme a l'air stupide et perdu. Ses mains sentaient un peu le chien et le chat. Elle devait aimer les animaux, et persuadée que j'en étais un, l'idée de me faire du mal la faisait rechigner à obéir. Elle se décida malgré tout, après m'avoir demandé pardon. Prière à laquelle je ne pouvais répondre et qui fit lever les yeux au ciel au réalisateur. Elle prit le pistolet et visa mon flanc à découvert. La douleur fut identique. Je tressautai comme un pantin dont on secoue les ficelles.
La soirée fut très longue. Je résistais tant bien que mal au "Taser", en claquant des dents et en tressautant de tous mes membres. Finalement, en pleurant de rage, je compris que la seule façon d'avoir la paix était de céder à leurs exigences. Fichtre, heureusement qu'ils ne savaient pas que je les comprenais, mais nous en étions déjà au cinquième essai de prise, qui se répétait à l'identique, comme si le temps refusait de s'écouler. Je sautait sur l'actrice de mon mieux pour acheter un répit temporaire. Il s'écoula encore un temps très long avant que d'autres gens ne me ramènent dans ma cellule. J'étais très mal en point, trop épuisé après pour protester. J'accueillis même avec soulagement la viande fraîche, malgré mes nausées. Les humains étaient beaucoup plus malades que ce que je ne pensais pour faire ou regarder des choses pareilles. Les jours suivants, le tournage continua sur le même thème. Je faisais heureusement assez peu d'apparition, mais il fallait que je supporte d'être à proximité du réalisateur, derrière la caméra. Je plaignais Aoibheann d'avoir une vie pareille. Plusieurs fois, ils utilisèrent une mauvaise marionnette me représentant pour faire semblant d'égorger des gens, avec du faux sang qui giclait partout. 
J'étais écœuré, et attendais désespérément les prochaines visites de la petite fille. 
Un soir, elle revint extrêmement tard, complètement paniquée. 
« - J'ai tué quelqu'un aujourd'hui, m'annonça-t-elle sans même me dire bonjour. » 
Je n'ai pas pas compris tout de suite ce qu'elle me disait. 
« - Quoi, dans une série ? 
- Non... Pour de vrai. En tant qu'Aoibheann. » 
Je la regardai avec des yeux ronds. Devant mon silence, elle enchaîna. 
« - J'en avais marre de faire des trucs pour les Spectateurs. Je voulais qu'on se regroupe tous, être plus qu'une Actrice qui est tout ce qu'on lui demande, enfin, je voulais... Je voulais, je voulais... » 
Elle mit à pleurer. Je tirais mes chaînes au maximum pour pouvoir la prendre dans mes bras sans y parvenir, tenant de prendre un ton conciliant pour la calmer. Dans l'état de détresse dans lequel je me trouvais, j'aurais fait n'importe quoi pour la supplier de me sortir de cet enfer. 
« - Raconte moi tout. Je suis un monstre aussi, je ne vais pas te faire de reproche, n'est ce pas ? » 
Je l'avoue, ce qui est arrivé est un peu ma faute. Aoibheann voulait une seule identité. Elle en avait assez d'être la petite poupée des décideurs, qui joue si bien et qui fait tant la fierté des studios, mais sans avoir les droits que la plupart des humains s'accordent entre eux. Alors elle a pensé qu'une vraie grosse frayeur dans cet endroit où rien n'est réel plus de quelques heures serait la meilleure façon de recréer des liens, et d'avoir d'autres amis parmi les autres petits monstres comme elle les appelle, et les adultes. Elle a alors choisi une méthode définitive, brutale, pour marquer les esprits. Il y a d'autres enfants humains qui jouent dans ces séries, même si elle est la seule à y vivre en permanence et à avoir été adoptée par le directeur. Elle a donc demandé à une autre petite fille de la suivre dans une alcôve sans caméra, et l'a poignardé avec un couteau à viande. J'étais horrifié. Cette gamine se tenait à quelques centimètres de moi à peine, j'étais sans défense, et elle m'expliquait en pleurant qu'elle avait tué quelqu'un.
Ce qui la mettait en larme, c'est que son plan avait échoué. Elle se contrefichait totalement de l'enfant qui s'était vidée de son sang avant d'avoir pu comprendre ce qui lui arrivait. Les gens étaient devenus comme fous (enfin, plus que d'habitude), mais rien de ce qu'elle espérait ne s'était produit. Je tentais de garder mon calme et de ne pas lui montrer l'horreur que j'éprouvais. 
« - Et ils t'ont vue ? 
Non... Mais ce que j'ai fait n'était pas si grave que ça. Elle renifla dans sa manche, les yeux rougis par les larmes. 
Tu as tué quelqu'un. Il n'y a rien de plus grave, Aoibheann. 
J'ai tué un monstre. Me corrigea-t-elle. Mais tuer un petit monstre. ça crée des émotions, en réalité. Les monstres sont là pour ça. Tuer quelqu'un parmi les spectateurs ou les cameramans, les maquilleuses, c'est grave, car ce sont de vraies personnes. Même si je crois qu'elle avait quand même de vrais parents, elle ne restait pas ici la nuit, c'est vrai, j'étais jalouse aussi je crois, car elle était plus proche des vraies personnes que moi... » 
Elle parlait en sanglotant, d'un ton complètement hachée. J'avais oublié que si elle était une petite fille folle qui vivait dans un monde dément, elle était une petite fille quand même. Je respirai à fond et tentai de la rassurer maladroitement. 
« - Mais vous êtes toutes des vraies petites filles et de vrais petits garçons, dans le fond, des vraies personnes... 
Non... Nous sommes des sortes de cintres améliorés, c'est tout. Tuer un monstre, c'est pas grave... ça crée des émotions... » Répéta-t-elle. 
Les spectateurs vont être ravis quand ils vont apprendre ça... et regarder encore plus la télévision... C'est pas ce que je voulais mais j'ai compris trop tard... ça ne m'empêchera pas de partir à Milan. Et s'ils apprennent que c'est moi qui l'ai tuée, ça va être la curée. Ils vont me tuer moi aussi, peut-être pour de vrai ! » 
Je ne savais pas quoi lui répondre. Elle avait raison, dans le fond, entièrement raison. Ils m'avaient bien enfermé ici après tout. Aoibheann était une petite fille très intelligente, très seule, quelque soit la part de vérité dans ses histoires où elle n'existait que par, devant et pour les caméras. Elle comprenait la logique tordue de son monde beaucoup mieux que les adultes. Et je l'aimais finalement, cette gamine meurtrière si monstrueuse et lucide, qui avait réinventé la religion sacrificielle, la petite prêtresse des séries télévisées à l'insu de tous. Et elle était suffisamment bouleversée pour accepter ma proposition. A cet instant, je compris enfin que nos objectifs étaient les mêmes. 
« - Aoibheann, j'ai une idée... Sortons d'ici. Je t'emmène avec moi. » 
Elle était si étonnée qu'elle arrêta de pleurer. 
« - Tu veux dire, hors des plateaux de tournage ? 
- Oui. Dans mon monde. Je te trouverais une famille, et tu ne changeras plus jamais de prénom. Tu seras Aoibheann pour toujours, tout le temps. Plus aucun spectateur ne te regardera jamais, tu n'auras plus de texte à apprendre par coeur... » 
Sa voix tremblait encore un peu alors qu'elle réalisait ce que cela signifiait. 
« - Je ne serais plus un monstre. Toi non plus. 
- Non ». 
Elle me regarda. Les larmes avait laissé des traces sur son fond de teint jusque sur son chemisier blanc d'écolière modèle. J'avais peur qu'elle ne réalise qu'il y avait quand même des contreparties, que sa vie serait forcément moins facile que dans les studios où les gens meurent pour de faux tout les jours et qu'elle ne refuse... Sachant qu'à mon avis, ils ne l'auraient soupçonnées de meurtre. 
Elle renifla encore une fois, mais sa décision était prise. 
« - Je sais où ils ont rangé ta clé. Attends moi. »
Elle revint quelques instants plus tard. Après des semaines de captivités, je bougeais mes membres avec plaisir et fit craquer mes os avec un couinement de satisfaction. Nous avons couru sous les yeux noirs des caméras (j'avais enfin compris comment ils m'avaient repéré en arrivant ici, c'est vrai qu'il y en a de toutes les sortes et de toutes les tailles, et absolument partout !). Les vigiles nous ont pris en chasse alors que la gamine me guidait hors des studios, vers l'extérieur. Nous bousculions tout le monde dans les couloirs, les dames en talons se jetaient hors de notre passage et nous renversions des chariots de matériels divers, mais la plupart des gens étaient trop surpris pour intervenir. Je rentrais sans ménagement dans les fous mal inspirés qui essayaient de me barrer le passage, distribuant des coups d'épaule, mordant et griffant comme le monstre qu'ils voulaient que je sois sur le plateau. Enfin dehors, je soulevai à nouveau la plaque des égouts, et sautai avant de réceptionner mon amie monstrueuse dans les bras. 
Nous avons couru encore pour les semer, dans la rassurante odeur des égouts brésiliens, avant d'arriver là où ceux-ci communiquaient avec une grotte souterraine de notre monde. Je plongeais, Aoibheann me suivit courageusement. Je l'aidais sur la fin à émerger de l'autre côté, dans les marais et la mangrove froide. Elle toussa, pris une grande goulée d'air. Elle était un peu bleue. Le trajet est long pour une humaine. Je la pris dans mes bras. Nous étions tout les deux couverts de vase avec des relents d'essences, d'urine, de détritus et d'excréments humains. L'odeur des plantes en décomposition des marais remplaçait déjà ces remugles. J'en aurais pleuré de bonheur. Elle se mit à murmurer dans mon oreille. 
« - Kate est morte. Odetta est morte, Clarisse est morte... Camilla est morte. 
- Oui, ma chérie. Toutes tes autres identités sont mortes, il n'y a plus que toi, Aoibheann. Même Agathe est morte. » 
Elle éclata de rire. 
« - Agathe, c'était une publicité. ça fait plus longtemps que ça qu'elle est morte ! » ça me fit rire aussi, bizarrement. 
« -Voilà, Majesté, vous savez tout. Aoibheann est une petite fille très intelligente, qui a très envie de vivre une nouvelle vie avec une façon de penser qui m'a fait tout de suite penser à vous, qui souhaite se faire une place ici. Et même si c'est devenue mon amie, sa place n'est pas parmi les tralls. Elle y tomberait vite malade et n'y survivrait peut-être pas. » 
La Dame Blanche se ménage une minute avant de répondre, mais Céruse voit dans ses yeux qu'elle a déjà pris sa décision. 
« - En effet. Vous vous êtes adressés aux bonnes personnes. Vous pouvez vous relever, jeune trall et petite humaine. » 
Céruse et Aoibheann se remettent debout. Cela fait une semaine que les deux créatures se sont échappées des plateaux de la télévision brésilienne privée. Après s'être un peu décrassée pour Aoibheann et avoir rassuré ses proches pour Céruse (qui prirent bien note de son histoire, pour ne pas finir prisonniers à cause des caméras, eux aussi) il s'était mis en quête d'une famille pour la fillette. Certains choix s'imposent d'eux même. Les humains de son monde ont une existence dure et assez ennuyeuse, somme toute, sauf qu'ils ne disposent pas de boîtes à image. Et finalement Aoibheann n'est peut-être pas faire pour leur compagnie tant que ça, n'ayant jamais eu d'existence normale. Elle n'est pas faites non plus pour vivre chez les tralls. Les elfes sont trop racistes pour s'occuper que d'autre chose que de leur espèce. Les Dames Blanches sont le choix le plus évident pour les jeunes filles spéciales. 
Ce n'est pas officiel, bien sûr, mais tout le monde sait que les Dames Blanches n'ont pas de mâles et que leur reproduction reste très mystérieuse. En supposant qu'elles peuvent se reproduire. Les tralls comme Céruse ne fréquentent pas ces créatures à moins d'y être obligé. Elles passent du temps dans le monde humain, et certaines peuvent même les apprécier, les comprendre. Elles en gardent quelques bricoles sans valeur comme des instruments de musique ou des livres, recueillent parfois les jeunes filles suicidées par noyade pour compléter leurs rangs. Elles pouvent aussi avoir une forme de gros serpent à certaines périodes de l'année. 
Aoibheann avait murmuré en arrivant qu'elle s'attendait à des dames de la couleur de la porcelaine. Les créatures lui avaient répondu avec politesse souriant de son ingénuité, Céruse faisant la traduction. De fait, leur peau connaît les mêmes variations de couleur que celle des humains, parfois claire, parfois sombre. La reine elle-même est mate de peau, ses long cheveux ondulés sont sombres comme ceux d'une divinité égyptienne. C'est leur chair qui est blanche, comme celle d'un poisson. Elles ne saignent pas non plus, ou seulement d'un tout petit peu de liquide transparent comme de l'eau. Ce sont des espèces de prédatrices pas plus malignes ou plus stupides que des chattes, en général. Heureusement, les tralls ne sont pas sur leur liste des espèces comestibles. En revanche, elles dévorent parfois les humains. C'est pour ça qu'il n'est pas tout à fait à l'aise, alors que la reine réfléchit en regardant Aoibheann. Celle-ci tient Céruse par la main, tout en fixant la belle dame comme si elle se demandait si elle aussi, voulait de ces gens. Elle ne peut rien deviner tout des détails qu'il a glissé ou pas dans l'histoire. D'autres dames les regardent, affalées sur des coussins, ou debout, selon leur rang. Certaines étaient entièrement humaines, d'autres avaient une queue de serpent ou de poisson à mi-corps. Pas étonnant qu'elles aient autant de mal à concevoir des enfants comme tout le monde. 
La reine sourit, se lève et se penche vers la fillette. Céruse a un mouvement de recul instinctif, mais pas Aoibheann qui lève le menton. La Dame lui caresse la joue en souriant. Le trall sent les doigts enfantins lui serrer la main, pour lui dire que tout irait bien. 
« - Ma décision est prise. Je l'adopterais personnellement. » 
Un murmure soyeux et étonné s'élève dernière Céruse, qui pousse un soupir de soulagement. Les Dames ne sont pas méchantes si elles ont l'estomac plein ou s'il s'agit de leurs congénères, lui semble-il. Il a tenu parole. 
Un peu plus tard, Aoibheann vient lui faire ses adieux. Son odeur est déjà plus forte, sans maquillage et avec moins de savon. Sans doute aussi qu'elle grandit déjà. Céruse ne sait pas quoi lui dire. 
« - Je crois qu'on va bien s'entendre, ma nouvelle mère et moi. Elle parle même un peu le portugais, mais pas très bien. Merci pour tout. Mais tu n'aimes pas trop les Dames, à la base non ? 
Je n'ai rien à leur dire, en général. C'est surtout ça. Mais je crois que tu y seras bien. Elles ont du caractère, de l'orgueil et refuseront catégoriquement de ne pas assumer ce qu'elles sont. 
Tu viendras quand même me voir ? 
Évidemment, on est amis finalement, non ? » 
Il la prit dans ses bras une dernière fois, puis s'en retourna dans son terrier, dans la tiède moiteur du marais. Peut-être que la fillette avant raison. Ils sont tous des monstres aux yeux des humains. Elle ne va certainement pas apprendre à être une gentille petite fille chez des Dames Blanches, mais après tout, les Spectateurs n'étaient plus là pour la voir devenir une gentille jeune fille ordinaire.

4 commentaires:

  1. La petite fille comme une marmotte pensait s'être endormie et peut-être a-t-elle attendu trop longtemps un prince charmant, Céruse, derrière un écran qui restait désespérément muet. Dans sa tanière, elle trépignait d'impatience. La littérature submergée par les seuls chiffres binaires 0 ou 1, cela ne se pouvait aussi longtemps.
    Dans ce monde, pas de portes entrouvertes. Banalement ouverte ou fermée, cette porte. Mais, les lettres, les mots, les phrases se cherchaient un chemin par les interstices. Entre temps, les trolls ont fait parler les forums et les blogs plus qu'il ne fallait parfois. Un enfoiré s'y est mis dans le jeu, ayant compris que certains avaient dépassé les prérogatives qui leur étaient assignées.
    S'ils avaient, au moins, pu enfanter Céruse, ils auraient pu réussir à leur inculquer des règles de bonnes manières. La Tirade du nez, par exemple, ils ne devaient pas lui avoir fait part dans toutes sa finesse. Comme ce réveil était très brusqué, pauvre enfoiré délaissé, je m'en vais parachever mon humble billet pour demain avant de me lancer dans la lecture de cette histoire à rebondissements.
    Mais, le thriller va commencer. Il est même programmé.

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  2. Bonjour,
    J'ai lu.

    On sait maintenant où tu aimerais aller : Rio de Janeiro, ville de deux mondes extrêmes qui ne se coudoient pas.
    Un coup d'œil vers le "trôle"? Lapsus lingua ou volontaire? Est-ce le trône du troll?

    Je retiens cette phrase "Les Spectateurs veulent de jolies histoires avec de belles personnes auquel il arrive des choses. Mais pas toujours aux mêmes personnes car sinon ça serait un peu ennuyeux."
    Et c'est vrai qu'on aime se faire son cinéma quand on a plusieurs spectateurs.
    Chez les hommes on les appellerait "people".
    Dans ce monde les prénoms, on aime. Surtout quand ils sont constitués de plusieurs particules. Je me rappelle avoir disserté avec quelqu'un sur ses deux particules que constituait son prénom. Tout étonner que cela puisse venir dans l'idée de quelqu'un, qu'il était.
    Bonne idée de faire le rapprochement entre le troll et le rat.
    Je suis sûr qu'écrire dans la littérature pour enfants, tu aurais beaucoup de débouchés.
    Dorothée reviens.
    Parviendra-t-elle à renouer avec le passé et à écarter les plus petits des vidéos de jeu avec de belles histoires ?

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  3. non non, c'était juste une faute d'orthographe. Moi, écrire des histoires pour enfants ? Pauvres gosses...

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  4. Sympa de te relire enfin ! Et ça me fait penser au passage que mon blog dépérit un peu... Toujours aussi visuel, ton style, j'aime bien, on se fait bien les images.

    A bientôt et bon courage pour les exams,
    Frédéric.

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