vendredi 14 août 2009

Le temple de l'endogée

Endogée… J’ai vu ce mot en cours d’écologie. Je n’ai jamais pu me résoudre à le laisser filer.

« - Tu es sûr que ça vaut le coup d’aller là-dedans ? Je veux dire, ce n’est qu’une secte de satanistes de plus. Ça a bien marché côté vente pour nos concurrents, je le reconnais, mais s’ils sont aussi spéciaux, on ne va pas emmerder le lecteur en faisant la classification minutieuse de tout les gogols que l’on peut trouver dans ce fichu pays… » Jean Baryton s’arrêta là. Son compère, Yohann Azel, photographe intérimaire adjoint par son journal, venait de trouver une place à l’ombre apparue comme par miracle sur un petit parking tout près du lieu d’investigation, cerné par les barres d’immeubles et les détritus d’un terrain vague.
Leur journal s’appelait Le Citoyen et ils devaient monter un dossier sur les sectes à tendance sataniques pour le mois suivant. C’était un travail relativement facile, ils avaient déjà eu l’entretien avec le psychologue, la commission d’enquête sur les sectes, deux témoignages d’ex satanistes et de leurs parents, et maintenant il fallait prendre quelques photos sur le terrain pour que ça ait de la gueule.
C’était Yohann qui avait eu l’information, par un réseau social sur Internet. Il apprenait vite, heureusement. Agé de 23 ans, il semblait s’être coupé ses locks la veille pour enfin commencer à appréhender la vie sérieusement. Ses derniers boutons d’acnés finissaient de cicatriser à toute vitesse sur sa figure. S’il continuait comme ça, il ne galèrerait pas longtemps. Enfin, pas trop.
« - Je pense que c’est par là, fit-il en désignant un bâtiment abandonné qui ressemblait à une espèce de grand hangar.
- Tu dis ça parce que ça a l’air glauque et qu’il y a des gens en noir qui se dirigent par là ?
- Non, je pensais plutôt aux indications que j’ai trouvé sur internet. En face et un peu sur la droite.
- Bah, peu importe.
- Tu ne veux pas au moins connaître les informations que j’ai trouvées d’ailleurs ? C’est toi qui rédige l’article mais…
- Y a des choses qu’on ne savait pas ?
- Ils sont fascinés par la mort. C’est leur obsession.
- Bof.
- En fait, ils se réunissent pour l’honorer convenablement.
- Pas très neuf. Tu sais s’ils profanent les cimetières ?
- Je ne t’en aurais pas parlé à la dernière minute si c’était le cas. »

En approchant, ils virent que le bâtiment, sans doute un reste d’une friche industrielle, était un minimum entretenu : Des fissures avaient été bouchées et l’espace permettant d’y accéder avait été tondu. Un certain piétinement du sol montrait qu’il y avait du passage.
Comme une petite affichette indiquait d’entrer sans frapper, les deux hommes obtempérèrent.
D’une manière presque décevante, les charnières étaient huilées et coulissaient sans faire de bruit.
Des gens papotaient dans le couloir à voix basse. Deux jeunes femmes d’entre vingt-cinq et trente ans, à vue de nez. Habillée en noir, mais pas dans le style gothique exubérant des clichés. Jean donna un léger coup de coude à Yohann pour qu’il pense à actionner son appareil photo dissimulé dans sa besace tandis qu’il se dirigeait vers les cibles. C’était tout à fait le genre de personnes qu’ils recherchaient : jeunes, jolies, certainement perturbées et très potentiellement dévergondées.

« - Bonjour, fit-il en se rendant compte qu’il ne savait pas comment entamer la discussion. Heu… C’est la première fois que mon ami et moi-même venons ici. Y a-t-il un responsable à voir pour…
- Oh ce n’est pas nécessaire d’aller lui parler, si vous voulez juste vous recueillir », lui répondit spontanément l’une des jeunes femmes. Blonde. Pas maquillée mais de jolis yeux un peu rougis. Jean se demanda si elle accepterait de faire la couverture, peut-être à côté d’autre chose que d’un mur. Ils avaient sans doute un ou deux pentacles ou figures dessinées quelque part ?
- Vous voyez, c’est la porte qui donne sur la cour intérieure, juste devant vous.
Ah, merci. » Jean jeta un coup d’œil à Yohann. Ils décidèrent de procéder comme elle suggérait, pour le moment. Ils seraient sans doute plus à l’aise pour prendre des photographies.
En fait, ils étaient entrés dans une espèce de couloir de trois mètres de large qui faisait le tour du bâtiment. La porte que la jeune et jolie sectatrice leur avait conseillée donnait sur une vaste cour prise dans un chaos rampant et innommable d’herbes folles. Non taillée, l’herbe leur arrivait aux genoux. Des plantes étaient fleuries malgré le peu de lumière du lieu et les insectes s’en donnait à cœur joie. Il y avait une drôle d’odeur faite d’humus et d’orties humides, cette senteur âcre qui s’exhale des chemins de campagnes et des bas côté, celui trop boueux qui n’apparaît jamais sur les prospectus ou les cartes postales. Ça et là, quelques personnes étaient recueillies. Il y avait des pistes, des petits chemins au bonheur la chance, là où les herbes avaient été écrasées par le poids des corps. Les êtres humains présents étaient dans des postures diverses. A quelques mètres d’eux, une femme était assise en tailleur, dépassant à peine des hautes herbes. Elle avait l’air de réciter muettement quelque chose. Plus loin, un homme était immobile, debout, leur tournant le dos.
Ils s’avancèrent à pas prudent dans cette jungle miniature, essayant de comprendre la logique du lieu. Il semblait y avoir de petits monticules, ici et là, mais rien qui saute aux yeux. Ils y restèrent un petit instant, puis ressortirent sans vraiment comprendre.

La jeune femme et son amie étaient parties. Mais en continuant dans le couloir, ils débouchèrent sur une espèce de bureau qui semblait avoir poussé en sus dans la structure, sans doute rajouté après sa construction et greffé comme une gale. La porte n’affichait aucune information, mais elle était ouverte. Un jeune homme aux cheveux longs lisait un livre. Il leva les yeux à leur approche.
« - Vous cherchez quelque chose ? »
L’approche directe ne déstabilisa pas les deux reporteurs qui dans l’intervalle de leur première rencontre s’étaient forgé un peu d’aplomb. Comme précédemment, ce fut Jean qui se chargea de la conversation. Il s’éclaircit tout de même la gorge.
« -Oui, nous aurions voulu parler au responsable de cet endroit.
-C’est moi. Entrez. » Il sourit. « Je ne vais pas vous faire de mal, vous savez.
-Oui, mais c’est juste que c’est un peu particulier…
-C’est normal. La démarche n’est pas forcément évidente. » Il sourit encore. Ses dents étaient très blanches. En tout cas, lui aussi ferait une photo tout à fait acceptable. Son visage triangulaire légèrement efféminé était imberbe, et il était habillé en noir, quoique d’un noir assez ordinaire, comme la fille rencontrée plus tôt. Plus que tout, son regard noisette semblait particulièrement intelligent et pénétrant. Jean se concentra sur l’étagère derrière le jeune homme pour réussir à poser sa première vraie question.
- Comment vous appelez-vous ?
- Klaus Boltzmann.
- Et pourquoi avez-vous heu… vous êtes bien le fondateur de cet endroit ?
- Si on veut, oui.
- Comment cela ?
- Il aurait fini par apparaître de toute façon. Si je ne l’avais pas fait, un autre s’en serait chargé.
- Ah…
- Je vais essayer d’être plus clair. Êtes-vous d’accord pour dire que ce monde connaît une crise religieuse et spirituelle ? Une perte de confiance en l’Avenir ?
- C’est possible.
- Cet endroit offre un endroit où faire son deuil. Pas de Paradis. Rien que l’Endogée. Le processus de recyclage de la matière vivante. Tout ce qui a été vivant sera décomposé et probablement dévoré par d’autre vivant. Nous aidons les gens à trouver la paix. Pas de religion. Les croyants sont néanmoins les bienvenus et personne ne leur demandera d’abjurer leur foi.
- Ah… Vous parliez pourtant de religion et de spiritualité en déclin ?
- Oui, mais je ne prétends ni les concurrencer, ni les remplacer. Disons que nos approches sont complémentaires.
- Et vous avez des cérémonies ? Des choses de ce genre ?
- Plutôt des exposés sur la décomposition et un soutien aux visiteurs. Même s’il est évident que nous ne pouvons pas faire le travail de deuil à leur place.
- Et pour le financement ?
- Certaines personnes nous font des dons. Mais il n’y a pas grand-chose à faire comme entretien ici. Disons que la dégradation progressive du bâtiment ne nous dérange pas. Nous ne voulons que retarder un peu l’inévitable. Inutile de nier le passage du temps sur nous ou sur les choses.
- Vous pouvez approfondir ?
- Les gens sont terrorisés par la mort. La leur ou celle de leur proche. Alors ils se tournent vers le jeunisme, la chirurgie esthétique, les compléments alimentaires. Ils essaient de rester jeunes. D’acheter à tout vas. Finalement, s’il n’y a plus de repères fixes, il n’y a plus de temps qui passe. Ils peuvent nier leur mort prochaine. Mais à chaque fois, il ne reste qu’un cadavre. Qui finira décomposé avant d’être réabsorbé par d’autres créatures vivantes. Sans doute avons-nous nous-mêmes cannibalisés bon nombre d’humains sans le savoir. La vie mange ses propres traces. L’accepter permettrait sûrement plus de sérénité à de nombreuses personnes.
- Et heu… les conditions pour rentrez chez vous ?
- C’est libre. Nous n’avons pas de carte de membre. Vient qui veut. Les exposés ont lieu le jeudi soir de dix-huit à vingt heures et le mardi de dix-neuf à vingt-et-une-heure. La semaine prochaine le cours du mardi portera sur le deuil expliqué expliqués aux enfants, et le jeudi sur l’écologie du sol.
- Pour le recyclage des cadavres ?
- Exactement. »
A cours de question, Jean Baryton se rendit compte qu’il n’avait pas prit de note. Son cerveau faillit pédaler dans le vide pour trouver quelque chose à ajouter mais se rattrapa au dernier moment sur leur terrain qui servait de « jardin ».
« - Et pourquoi la cours intérieure est-elle dans un tel état ? On dirait qu’il n’y a pas eu un coup de tondeuse depuis les lustres là-dedans.
- Mais parce que c’est exactement le cas. Les gens peuvent venir y méditer à leur convenance. Quoi de mieux que la recolonisation de cette cours par la vie sauvage pour symboliser le passage du temps ?
- Et les petits monticules ?
Certaines personnes viennent y enterrer leurs animaux domestiques, dans la mesure où la loi le permet. Les restrictions sont hélas assez drastiques en domaine mais nous faisons notre possible.»
Jean fut un peu déçu par la dernière réponse et resta silencieux. L’expression du garçon semblait attendre d’autres questions, il se chargea de mettre fin à l’échange.
« - C’est pour quel journal, par simple curiosité ?
- Le Citoyen. Heu… A propos, la photo ça vous dérange ?
- Non. »
Un instant plus tard, ils sortaient du bureau. Klaus ne les raccompagna pas dans le couloir. Il se fendit d’un « bonne soirée messieurs » des plus polis, puis se replongea dans son livre. Un ouvrage de chimie, réalisèrent ses visiteurs en sortant. Ils auraient tout aussi bien passer un quart d’heure à lui parler de la pluie et du beau temps, son ton n’aurait sans doute pas été différent.

De retour sur la route, Jean laissa éclater son dépit.
« - On n’arrivera à rien avec ces mecs là… C’était complètement pourri comme plan. A quel moment a-t-il compris qu’on était journaliste ?
- Les questions sans doute, ça faisait un sacré concentré et la plupart des gens ne doivent pas lui parler fric à la première visite. Bah, avoue qu’il était assez marrant ? Très photogénique aussi, j’ai trouvé. Je vais voir comment assombrir l’éclairage. » Ajouta-t-il avec un naturel qui aurait fait beaucoup jaser si cela était venu d’une jeune fille blonde. Puis ils changèrent de sujet, et finirent par comparer l’intérêt des poitrines siliconées et naturelle chez les femmes. Bien plus tard, le reportage paru sur quatre pages, avec un encadré sur leur visite qui expliquait grosso modo qu’il s’agissait d’un « culte de la mort soft » qui profitait des personnes déboussolées par la mort d’un proche ou même d’un animal domestique. Ils passèrent ensuite à autre chose et n’y pensèrent plus, jusqu’à l’année suivante.
Ce fut Jean qui rappela Yohann.
« - C’est Jean Baryton. Tu te souviens ?
- Et comment ! Quoi de neuf l’ami ?
- T’es encore en CDD ?
- Non j’ai trouvé un super job de rêve à Voici… Appareil photo et voiture de fonction, deux milles euros net par mois sans compter la coke et les putes… Je déconne, je suis entre deux shootings sur des has-been vieillissants… Bref pas vraiment de boulot. Pourquoi, tu as quelque chose à me proposer ?
- Tu te souviens de ce papier sur une secte de la mort ?
- Bien sûr. Ils ont une page Facebook maintenant.
- Sans dec’ ?
- Et un Myspace, Tout ce qu’il faut quoi. Leurs théories sont en ligne et ils ont créé d’autres structures. Tu veux revenir dessus ?
- C’est ça. Mon boss veut s’en servir pour varier le marronnier sur la Toussaint.
- Ça roule ma poule. »

Ils ne furent pas déçus du voyage. La mort devait être à la mode car il y avait effectivement beaucoup de plus de monde, pour la plupart des personnes habillées en noir, ou au contraire de couleurs très vives. Toutes les classes d’âge étaient représentées. Ils n’en revenaient pas. Les riverains ne se plaignaient pas, il y avait du passage certes, mais ces gens étaient relativement silencieux. De quoi faire un reportage au ton plus neutre et un peu plus charitable envers ce qui était maintenant une association loi de 1901. Ils ne revirent pas Klaus Boltzmann. Celui-ci était parti faire un voyage en Chine sur la tombe d’un empereur mégalomane. Tout se passa très bien, personne n’avait l’air de se souvenir ou de les relier au précédent papier les assimilant à des satanistes. Ça en était presque trop calme.
Par contre un problème plus épineux était en gestation et poussa son premier cri juste après le premier novembre, apparemment pour le seul plaisir de leur casser les pieds.

« - C’est qui cette gamine ? Encore un mannequin anorexique ? Une cousine de Paris Hilton ? » Jean examinait une proposition pour la une du prochain numéro de Le Citoyen. Une jeune fille de quinze ans aux cheveux coupés très ras, blonde et manifestement très maigre.
« - Pas du tout. Elle s’appelle Odile Finnola. Elle est atteinte d’une leucémie à évolution rapide. Son pronostic est très mauvais, d’après les médecins. Elle ne passera sans doute pas la saison. » La suggestion émanait de Sophie Leroy, une collègue de Jean. Bizarre. En générale, elle était plutôt sur les questions écolos et donnait un coup de main ces derniers temps à la rubrique shopping du supplément féminin.
- Et ?
- Elle a demandé à ce que son cadavre se décompose dans le Larzac. Pas d’enterrement, pas de tombe rien. Elle dit vouloir être mangée par les vautours puisque c’était l’ordre naturel des choses. C’est interdit par la loi pour des raisons de santé publique, mais pour le coup les Contemplateurs de l’Endogée ont lancé une pétition pour la soutenir.
- Les quoi ?
C’est le nom officiel de petits rigolos qui viennent en aide aux familles de personnes mortes. Pour faire accepter la continuité de la vie, tout ça… »
- Jean sentit une impression étrange, au fond de l’estomac. Il y a un an, c’était des « sectateurs soft du satanisme » grâce à lui, maintenant des bénévoles attentionnés. Le monde de l’Information était capable de tout. Mais il ne fit pas de remarque.
« -il n’y a aucune chance pour que le gouvernement accepte cela, n’est ce pas ?
- Ça m’étonnerait. Des intellos hurlent que ce serait la fin de la civilisation de rendre nos morts de cette façon à la nature. Des écolos extrémistes les soutiennent en revanche, également en faveur d’un retour à la Nature plus respecteux.
- J’aurais vraiment tout vu.
- Mais non. Dans ce métier, tu sais qu’il ne faut jamais dire ça… »

Le scandale suivit son cours, pseudo-tsunami parfaitement canalisé. Les manifestations et la polémique déchiraient les familles. Certains journaux s’enthousiasmait jusqu’à parler d’une nouvelle affaire Dreyfus. En retour, d’autres personnes faisaient de véritables crises de nerf à l’idée d’associer la célèbre affaire médiatique avec l’exigence de laisser le corps d’une jeune fille pourrir dans les bois. Quelques esprits chagrins firent remarquer que c’était une aubaine pour le pouvoir qui échappait ainsi à plusieurs questions gênantes sur les dépenses personnelles de certains secrétaires d’Etat, ce qui était une vieille habitude à chaque nouveau fait-divers.

Odile Finnola mourut finalement alors que des défilés menés par des religieux, des anthropologues et des philosophes manifestaient côte à côte pour qu’une sépulture humaine reste la règle absolue pour toutes les dépouilles (la photo d’autant de gens qui ne pouvaient ordinairement pas se supporter fit la joie de tous les médias. Yohann qui n’était pas sur place, s’en arracha les cheveux). Aucune dérogation ne fut acceptée et l’enterrement en fosse commune se fit sous très haute tension.

Mais la publicité rapportée aux Contemplateurs de l’Endogée fut énorme. S’ils bénéficiaient déjà d’un certain buzz médiatique, cette affaire fut leur révélation. Plus encore, l’étrange charisme de Klaus Boltzmann, tout en retenue et en sobriété, avait le don de magnétiser les foules. Certains voyaient en lui un véritable prophète de la décroissance (au grand dam des véritables adeptes de la décroissance, mais cela tout le monde s’en fichait comme d’une guigne). Celui-ci, sans y toucher, finit par écrire un livre, puis un autre, finissait par drainer des foules sur son passage. Au grand effarement des journalistes qui contrôlaient de moins en moins l’opinion, les gens laissaient leurs vêtements s’user. L’achat de crème anti-âge se fit de plus en plus raisonnable, pour ne pas dire minimaliste. De même que pour l’achat de nouveaux vêtements, les gens attendant qu’ils soient usés pour les jeter, provoquant en même temps des pénuries auprès des associations caritives qui les distribuaient aux pauvres.
Il était donc pratiquement impossible de les oublier, mais ce fut pourtant un équivalent qui se produisit pour Jean Baryton et Yohann Azel, habitué par leur position en première ligne à être très rapidement blasé. L’un quitta son métier pour entrer dans l’équipe de communication d’un homme politique, et l’autre se mit en ménage avec une vieille et riche aristocrate qui cherchait un jeune compagnon pour dépense son héritage dans les casinos du Sud de la France.

Jusqu’à cette nuit où le téléphone sonna à trois heures du matin. D’une main qui confondit de prime abord le réveil et son boulet d’esclave moderne, Jean finit par décrocher dans un état plus proche du mort-vivant que de l’image de winner dynamique que son patron devait irradier, avec son aide.
« - Allo ?
- Ah, Jean, je rêve ou sur votre CV il y a indiqué que vous êtes un spécialiste de l’œuvre de Klaus Boltzmann ?
- De quoi ? »
A la défense de Jean Baryton, il eut ici le mérite ne pas répondre « non pas du tout, pourquoi ? » ce qui aurait été plus proche de la vérité et plutôt probable au vu de son état. Il avait légèrement amélioré la description de ses faits d’arme afin d’approcher l’homme qui se trouvait à l’autre bout du fil, mais ramené à la moyenne des vantardises de ses concurrents, ce n’était finalement pas grand-chose. Il se reprit en se levant vers la salle de bain.
« - Ah oui, pardon. Oui, pourquoi donc ?
- Je pense que je devrais le rencontrer maintenant que nous sommes à six mois des élections présidentielles, qu’est ce que vous en dites ?
- Quoi ?
- Jean, vous ne savez pas utiliser un autre mot la nuit tombée ?
Si si, mais je réfléchissais en même temps ». Jean se regarda avec son double menton plus que naissant et ses paupières gonflées. Son visage semblait avoir fondu comme de la cire, ou comme une illustration du principe de la gravité. Mais justement avec toutes ces conneries, il était de plus en plus difficile de trouver un bon chirurgien qui fasse des liftings suffisamment régulièrement pour ne pas avoir perdu la main. Sans compter le prix. Il se frotta les yeux pour essayer de conjurer les bras de Morphée qui s’agrippaient à lui.
« - Il est cinquième personnalité préférée si je me rappelle bien, C.J. » (son patron aimait que son staff de campagne l’appelle par ses initiales).
« - Non. Il vient de passer directement à la troisième place. J’ai les résultats du sondage devant les yeux. Je dois vraiment tout faire tout seul ou je vous paie pour ce boulot ? »
Jean encaissa sans broncher. Effectivement, il était payé pour le boulot et assez bien pour que Carl-Jérôme se permette ce genre de commentaire.
« - Bon… J’y… » (Il allait dire j’y réfléchirais encore un peu si j’étais vous, mais c’était précisément le genre de phrase qu’il fallait éviter pour garder ce boulot). « - heu… Il ne s’est pas calmé depuis les débuts vous savez, tant qu’il apparaît en photos et qu’il la ferme, ça va, mais si on le pousse dans ses théories ça peut vite partir en couille. La ménagère de moins de cinquante ne veut pas savoir quelques mouches vont venir bouffer sa belle-mère tant qu’elle finit par rendre l’âme. Mais on devrait pouvoir s’arranger pour une séance photo et je ferais comprendre à mes ex-collègues de faire un résumé très rapide s’il commence à l’ouvrir. Ça irait ?
- Nous nous comprenons parfaitement. Programmez-moi ça pour dans deux semaines au plus tard avant que le président sortant n’ait la même idée. »
Carl Jérôme raccrocha aussitôt. Jean Baryton resta un instant avec la tonalité du téléphone qui dansait dans ses tympans. Cet homme réussirait l’exploit de reléguer l’hyperactivité de Nicolas Sarkozy aux oubliettes. L’ex-journaliste se promit vaguement de faire la comparaison avec les anciens collaborateurs de ce dernier après les élections, tout en contemplant le rougeoyant 03 :08 de son radioréveil. Il se gratta les fesses et remit son caleçon Calvin Klein en place, puis retourna se coucher.

Tout se passa très bien de prime abord. Klaus avait bien vieilli, conformément à ses théories. A l’inverse de Yohann, il avait encore tout ses cheveux, même s’il grisonnait sur les tempes. Il accueillit avec affabilité le présidentiable et fit son petit discours sur les réalités écologiques de la mort et de la décomposition, du moins la partie qui était devenue pratiquement consensuelle. Jean n’avait cependant pas oublié son premier article et fut assez mal à l’aise à l’idée que le sage ténébreux le reconnaisse et essaya d’éviter le face à face avec lui. Il y parvint très bien jusqu’à la fin de la rencontre, où le chef des Contemplateurs de l’Endogée l’aborda au moment où il allait rejoindre Carl Jérôme dans sa voiture.
« - Je ne pensais pas vous revoir, monsieur Baryton.
- Ah ? Moi non plus en fait. Vous avez fait de sacrés avancées pendant ce temps.
pas vraiment non. »
Jean le regarda sans comprendre, attendant la suite. Mais le chauffeur lui rappela de se dépêcher et il regarda depuis la fenêtre teinté le visage fermé de l’étrange homme s’éloigner, en se demandant qu’il eût pu ajouter s’il en avait eu la possibilité.

Malheureusement pour Carl Jérôme et plus particulièrement pour Jean Baryton, le principal autre candidat à la succession de Nicolas Sarkozy eut une idée particulièrement intelligente. Elle consista non pas à courir après les Contemplateurs comme ils auraient pu s’y attendre, mais à l’ attaquer sans prendre de gants en disant que la frontière entre l’Homme et l’Animal avait du bon et que pour commencer à rétablir une économie digne de ce nom dans ce pays, attendre passivement la mort n’était pas une solution réaliste. Pour faire un bilan, autant dire que le résultat de l’interview fut une perte de plusieurs points dans les sondages et une humeur calamiteuse de C.J. qui s’abattait sur Jean Baryton. Il en fut presque soulagé en apprenant son licenciement par la poste.
Ce jour-là, il songea alors à faire comme d’autres avant lui, tenter un doigt d’honneur en écrivant un livre assassin sur son patron, ce pourquoi il avait amplement de la matière. Mais avant ça, il décida de faire les choses dans l’ordre : Commencer par prendre une bière et s’affaler devant la télévision devant un quelconque programme insipide pour se doucher complètement un cerveau en sueur d’avoir tant couru pour si peu de laurier. La première partie de l’opération se passa sans problème, jusqu’au moment où son doigt trop bien entraîné à chercher la touche pour la chaine d’information dépassa les souhaits de son maître. Il faillit zapper immédiatement mais la vision de Klaus Boltzmann en pleine débat l’en empêcha. Comme il avait perdu son emploi indirectement à cause de ce type, il ressentait une joie mesquine à l’idée qu’il soit également sur la pente descendante.
Des désaccords apparaissaient au sein des Contemplateurs. Pour Boltzmann, c’était une association à but non lucratif. Mais toutes les personnes inscrites dans la mouvance n’avaient pas des ambitions aussi pures que les siennes. En ajoutant l’effet de la lassitude de l’opinion publique, on devinait sans peine que les Contemplateurs se dirigeaient vers une belle période de turbulence. Et pour ne rien arranger, leur leader était toujours aussi stoïque. En ce genre d’occasion, il avait l’air mou et c’était très, très mauvais pour son image.
« - C’était inévitable » répondait-il à la presse.
- Mais pourquoi n’avoir rien fait alors ? » Interrogea une voix.
- Justement, parce que c’est inévitable ». Etait-il amusé en se répétant ainsi ou agacé ? Jean n’arrivait pas à deviner. Peut-être bien les deux simultanément. Les caricaturistes ne chercheraient pas ces dernières nuances cela dit.
L’interview s’arrêta là pour enchaîner sur la naissance de bébés baleines dans un quelconque endroit paradisiaque, suivit d’un autre reportage sur un prochain match de foot où l’entraineur de la meilleure équipe de ligue un affirmait à qui voulait l’entendre qu’il y aurait du suspens vis-à-vis de l’avant-dernière équipe de la dite ligue. Enfin, tranquillement bercé par le murmure recherché, Jean s’assoupit tranquillement devant son téléviseur.

Tout se passa ensuite avec une lenteur exaspérante. La recherche des bons mots pour décrire la tyrannie de son patron. Puis un nouveau travail. La suite distraite des mésaventures des Contemplateurs de l’Endogée qui s’enlisaient doucement. Quelques années qui passent. L’attention du public qui se détournait vers d’autres choses, alors que Boltzmann parlait toujours de l’inéluctabilité de la mort. Ce type était arrivé trop tard ou trop tôt selon bien des spécialistes que Jean surnommait des branleurs intellectuels maintenant qu’il s’était reconverti dans le journalisme des sports. Il était peut-être un peu jaloux ne pas avoir pu caser cette formule-là tant qu’il était sur les rails.
Autant dire que ce fut tout à fait par hasard qu’il le croisa au détour d’un terrain vague qui servait de lieu d’entraînement pour des gamins de banlieues.
Il avait oublié que l’endroit jouxtait le premier temple de l’Endogée. Celui-ci donnait toujours la même impression de corrosion soigneusement ralentie mais non bridée. Apparemment, ils avaient tenu leur engagement de ne pas empêcher les choses d’évoluer plus que le strict nécessaire. Bizarre même, que personne ne se soit plaint de la sécurité de l’endroit. Jean n’eut pas la curiosité de s’approcher plus du lieu. Il se détourna et reprit sa route avant de se rendre compte que le type qui arrivait en face de lui, grand, mince, vêtu de noir à et l’expression ascète était bel et bien Boltzmann. Il hésita sur la conduite à suivre, et du coup ce fut l’homme en deuil perpétuel qui l’approcha.
« - Bonjour. Les choses sont intéressantes. » Il avait dit cela sur le ton pour parler de la météo, comme à son habitude.
« - Ah ? Pas vraiment. A vrai dire j’étais venu ici pour tout autre chose » avança prudemment le reporter sportif.
- Cela n’a aucune importance. Les choses sont quand même intéressantes, dans l’absolu. J’ai été heureux d’assister de près à tout cela. Je pourrais dire que j’aurais tout vu en entiers. Concernant ma petite expérience je veux dire. »
Lors de ses nombreuses interviews, Boltzmann avait été rarement aussi clair. Jean en fut intrigué.
« - Et je peux avoir la réponse que le reste du monde a cherché ? Pourquoi ne pas avoir défendu plus énergiquement votre dogme ?
- Je ne suis pas sûr que tout le monde se la soit posé la question, mais si ça vous intéresse. C’est très simple : Ce temple n’était pas nécessaire. Je m’en suis rendu compte un peu tard, aveuglé sans doute par la fougue de la jeunesse, mais c’était de toute façon son destin logique. Les êtres vivants meurent, les civilisations et les espèces meurent, les idées meurent. Mon organisation, ses théories étaient fondées sur des idées. Mais la mort sera toujours là. A partir de là, les humains peuvent la regarder en face ou pas, elle sera toujours là. Qu’ils ne savent pas surmonter un deuil ou se droguent aux produits anti-âge ne change rien, finalement. Alors j’ai estimé que ce n’était pas la peine de faire perdurer l’ensemble plus que son temps non entretenu dans l’esprit des gens. »
Jean n’était pas sûr d’avoir tout suivit. Il lui parla ensuite de choses sans importances, mais comme les réponses de Klaus étaient particulièrement laconique, il put de cette façon prendre congé aussi vite que la politesse le permettait.

Quelques temps plus tard, il apprit la mort de Boltzmann, suicidé sous les roues d’un train à très grande vitesse. Le dernier temple fidèle à son fondateur s’écroula et les choses s’arrêtèrent plus ou moins là. Jean était un peu plus gros, beaucoup plus cynique mais pas plus intelligent ni plus cultivé. Mais quelqu’un autre résuma pour lui la mode des Contemplateurs de l’Endogée.
Après leur passage, tout était comme avant. Simplement une certaine période de temps entre un instant 0 et un instant t s’était écoulée et cette période était connue en un nombre fini.

4 commentaires:

  1. Lachésis,
    Voilà une belle histoire à la Bernard Wéber.
    J'aime beaucoup.
    Quand je pense qu'Halman sur AV trouvait que l'on ne pouvait mélanger sciences et philosophie, il en est pour ses frais.
    J'ai appris un mot aussi l'endogée.
    Cela présage une suite avec l'épigée, non?
    Mais je continue à lire. Cez n'était qu'une réflexion de départ.

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  2. au départ j'ai confondu endogée (= vie sous la surface du sol) avec le cycle de décomposition de la matière morte "inverse" de la chaîne alimentaire. Je ne me suis aperçue de mon erreur qu'en cours de route, mais finalement ça ne nuit pas dans le contexte et comme le mot sonnait bien...

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  3. Lachésis,
    Après la lecture, je n'ai qu'une question: "quand vas-tu te lancer dans la publication de bouquins?". Tu en as l'étoffe et le goût de l'histoire.
    J'ai eu dans le temps, quelqu'un qui m'avait à la bonne et qui avait commencé à m'écrire, ainsi que des articles sur AV qui étaient en fait sa propre vie. Cela en secret, bien entendu.
    Il avait reçu les félicitations du jury des Agoravoxiens lecteurs, mais pour moi, il perdait son temps. L'antenne lui était seulement accordée pendant un jour comme de coutume. Une dispute venue d'on ne sait d'où, nous a coupé.
    Aujourd'hui, il n'écrit plus. Il commente. Il biaise le système, du moins à ma connaissance. Les contacts que j'ai avec lui, depuis lors, ne sont que sporadiques.
    Une histoire peut en cacher une autre, non?

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  4. quand je me lance dans la publication ? Heu... Quand j'arrive à écrire un livre en entier, ça me semble un bon début non ? :D

    Puis j'ai encore quelques trucs qui ne me plaisent pas dans mon écriture (notamment niveau de langue+ narration + faire des scènes "d'action" (ni dialogue ni survol) correctes...) voilà.

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