dimanche 15 mars 2009

Le sang rouge

Ceci est la nouvelle que j'ai présenté au concours Crous 2008, sur le thème "Rouge", avec quelques fautes d'orthographe en moins par rapport à l'original, je l'avoue.

Il y a très longtemps, avant que les hommes ne soient véritablement ce qu'ils sont maintenant, ils avaient le sang vert comme la forêt qui leur avaient donné naissance, comme tous les animaux. Les plantes avaient également des fleurs vertes au lieu de fleurs rouges, pour porter la couleur de la Reine de la Forêt qui les avaient créées.
En ces temps là, les premiers Hommes vivaient dans une savane aux hautes herbes à côté de la forêt toute proche, dont ils étaient séparés par un fleuve très large et miroitant.
Il y eu une grande période sans pluie, qui dura plus de vingt années. Les enfants mourraient de faim, les hommes revenaient les mains vides de la chasse car les troupeaux des bêtes avaient tous fuit. Désormais, les prédateurs efflanqués qui n’avaient pas eu la force de partir lorgnaient sur eux dès le crépuscule avec une insistance croissante, et les pieux en bois et les flèches ne parviendraient plus à leur faire peur encore longtemps.
Au début de cette période funeste, il vint au monde un garçon robuste, entêté et dur, que sa mère appela Silex, car elle voulait que son fils soit un guerrier aussi fort que la pierre du même nom, qui servait à faire les pointes de flèches. Alors qu'il atteignait son quatorzième été, il lui posa une question.

« - Mère, mère, demanda-t-il un jour, pourquoi restons nous dans la plaine aride où je n’ai jamais vu pleuvoir, quand de l’autre côté du fleuve asséché, se trouve la grande forêt dont jamais aucun homme n’a pu faire le tour et revenir ?
- Parce que, lui répondit sa mère, les Hommes sont fait du sang des arbres. La Reine de la Forêt nous a bannit et si nous revenions sans son pardon, elle ne nous laisserait rien avaler de ce qu’elle donne à tous les autres animaux !
- Mais j’ai faim, Mère, j’ai faim ! » Protesta Silex. « Je vois de cette rive que cette forêt déborde de vie, n’y a-t-il vraiment pas quelque chose à manger pour nous ? S’il y en a assez pour tous les autres, il y en aura également pour notre race ! »

Alors sa mère lui sourit tristement et lui raconta comment les Hommes étaient sortit des bois.
« - Nous étions les Hérauts de la Reine Verte. Nous parcourions librement la jungle autrefois, pour en puiser les victuailles, des ruisseaux jusqu’au sommet des arbres. Lorsqu’il y avait un danger, comme le feu, maudites soient la Flamme, ou un tremblement de terre ou quoique ce soit d’autre, nous alertions par nos cris les autres habitants. »
Elle parlait du feu selon l’expression rituelle pour conjurer le mauvais sort que tout le monde utilisait pour parler de cette chose surnaturelle et maudite.
« - Un jour, il y eu un gigantesque tremblement de terre qui sépara la forêt en deux. Notre peuple, trop occupé à s’amuser ne l’a pas vu venir. Les grands arbres en sont tombés, les œufs des oiseaux se sont brisés. Les rivières qui passaient par ici sont sorties de leur lit et ont tout inondé avant de se tarir et de s’enfouir dans le sol. Enfin le crissement des rochers les uns contre les autres a réveillé Flamme, maudit soit son nom, qui dévora tout ce côté de la rivière avant d’être arrêtée par la dernière pluie. Ce qui était sur cette rive n’a jamais repoussé comme avant, donnant la savane que tu connais aujourd’hui. Pour nous punir de notre négligence, la Reine de la Forêt nous a chassé de son sein et condamnés à rester vivre ici, et à nous contenter des grosses bêtes maintenant parties et d’herbes dures.
- Mais maintenant les animaux qui vivaient encore ici sont partis ! Qu'allons nous devenir ? » S’exclama Silex. « Mère, Mère, j’irais voir la Reine de la Forêt et je la supplierai de nous laisser reprendre notre place ! »

Sa mère sourit. Elle était trop fatiguée et affamée pour lui dire de renoncer.
« -Alors va, Silex. Vas-y vite et reviens moi avec son pardon.
- Bien, Mère. Ne t’inquiète pas. Je serais vite de retour. »
Le lendemain, il prit son carquois et ses flèches pour se défendre et son meilleur coutelas en silex, et il se mit en route d’un pas décidé vers la forêt.

Il avait à peine remonté le lit abrupt et desséché de l’ancien fleuve, lequel marquait la frontière entre la savane et la lisière des arbres, que se posa devant lui un bel oiseau vert. Celui-ci le regardait depuis une liane avec une curiosité certaine.
« -Croâ !Croâ! Que vient faire un homme ici alors qu'ils ont tous été bannis ?
- Je viens supplier la Reine de la Forêt de nous accorder son pardon. Nous voulons retourner de là d’où nous venons.
- Je crains que ce ne soit impossible, homme. La Reine est dure et cruelle. Retourne là où tu es né: La savane.
- Je ne peux pas. J’ai promis à ma mère de revenir avec le pardon de la Reine.
- Très bien, je ne peux pas t’empêcher de passer, mais tu te fais des illusions. Croâ! Croâ ! »

L’oiseau s’envola. Silex se demanda s’il avait bien fait d’écouter l’oiseau. Il avait faim et aurait mieux fait d’utiliser ses flèches. En s’avançant dans la forêt, il trouva des jeunes pousses de plantes, et des larves d’insectes qu’il pourrait facilement se mettre sous la dent. Mais elles avaient tellement mauvais goût qu'il dû s’arrêter plus loin pour vomir. Il venait de comprendre en quoi consistait réellement le bannissement des Hommes par la Reine. Il ne pourrait rien avaler ici. Il hésitait à s’abreuver à un ruisseau lorsque surgit une énorme grenouille.
« - Coâ ! Coâ ! Que vient faire un homme ici, alors qu'ils ont tous été bannis ?
- Je viens supplier la Reine de la Forêt de nous accorder son pardon. Nous voulons retourner de là d’où nous venons.
- Je crains que ce ne soit impossible, homme. La Reine est dure et cruelle. Retourne là où tu as grandis : Dans la plaine sans arbres.
- Non. Je dois continuer mon chemin.
- Très bien, je ne peux pas t’empêcher de passer, mais tu te fais des illusions. Coâ! Coâ ! "

La grenouille plongea. Cette fois, Silex était furieux de s’entendre répéter mot pour mot les mêmes choses. Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais la grenouille, verte tachetée de brun, se cachait bien. Il lui courut après et la perdit de vue. C’est alors que quelque chose près d’un arbre attira son attention. Cette créature lui ressemblait beaucoup, en plus velu. Ses pieds ressemblaient à ses mains, ses oreilles rondes dépassaient de chaque côté de son crâne poilu d’un air comique. Elle dévorait tranquillement les mêmes types de végétaux et de larves d’insectes qu’il avait essayé de manger plus tôt, avec le succès que l’on sait.

« - Ohé, créature de la forêt ! » Lança Silex ! Je cherche la Reine. Dis-moi où elle se trouve ! »
La créature finit d’abord son copieux repas, en prenant tout son temps avant de répondre au jeune homme, ce qui l’énerva profondément.
« - Mais, cousin homme, la Reine est partout ! Si tu ne l’as pas encore vue, c’est qu'elle ne se montrera pas !
- Comment ça, elle ne se montrera pas ? Je suis venu lui demander d’accorder le pardon aux Hommes ! Et toi, qui es-tu pour m’appeler cousin ?
- Je suis un singe moi aussi ! Un cousin des hommes ! Sauf que je n’ai pas été bannis ! La Reine est dure et cruelle et avant tout capricieuse ! Houhou ! »
Et il attrapa une branche d’arbre pour se hisser et bondir au loin dans les cimes. Silex, vraiment furieux et scandalisé, prit une flèche de son carquois et ne rata pas le singe qu'il fit tomber de son perchoir. L’animal se brisa tous les os dans sa chute. Le garçon sentit alors une présence derrière lui.

La Reine de la Forêt était verte, ayant donné son sang à la forêt et à tous ses habitants. La déesse, car c’en était une, évidemment, était une géante faite de tronc d’arbre tissé de lianes, non pas brune mais de la couleur des feuilles des grands arbres. Silex la regarda en face, et se contraignit finalement à tomber à genoux.
« - Reine de la forêt, s’il vous plaît," commença-t-il, "laissez mon peuple rentrer chez lui. Nous demandons votre pardon.
- Je n’en ai pas envie » Répondit la Reine de la Forêt d’un ton glacial, sans un regard pour le singe mort. « Je suis venue te dire de cesser de perturber mes enfants obéissants et de rentrer chez toi, où il n'y a que la faim et des cailloux. Je ne veux plus de vous. Va-t-en!
- Non ! J’ai promis à ma Mère de rentrer avec votre pardon ! »
La Reine ne lui accorda qu'un regard de mépris. Les lianes qui la constituaient sifflaient comme des serpents venimeux et se faisaient de plus en plus menaçantes. Même s’il était furieux de fuir comme un lâche, Silex parti en courant. Il couru, couru, sans se retourner. Il couru tant et si bien qu'il se perdit. La nuit était entrain de tomber, le vert laissant place au gris et au noir.

Epuisé, Silex se rendit compte qu'il était dans une sorte de marécage. Il avait de l’eau boueuse et nauséabonde jusqu’aux chevilles. Il se demanda ce qu'il allait faire, lorsqu’il vit une lueur vacillante dans un tronc d’arbre mort, au centre du marais. Il y avait de nombreux troncs ici, tous morts, droits et blancs comme des os. Il ne semblait y avoir rien de vivant, c’était assurément un lieu maudit. Mais peut-être justement que la Reine ne le poursuivrait pas ici ? Il s’enfonça jusqu’à la taille dans l’eau noire et avança vers la lumière.

Cette lumière était rouge.

A sa grande stupéfaction, après avoir contourné péniblement les zones les plus profondes du marais, il aperçu une magnifique jeune fille dans le tronc d’arbre. C’était un large tronc d’arbre humide, aussi y avait-elle la place de danser, Silex ignorait en quel honneur. Ses hardes étaient rouges, jaunes et blanches avec une touche de bleu, ses cheveux étaient des braises brillantes. Ses yeux brillaient comme des étoiles et sa peau était noire, plus noire que la terre féconde de la forêt.

« - Qui es-tu, jeune fille ? » S’exclama Silex. « Tu es si belle que je peux à peine te regarder ! »

« - Je suis Flamme » Murmura-t-elle, et son sourire était autant d’étincelle. « Et toi, qui es-tu ? Je ne connais pas les tiens.
- Je suis Silex, de la race des Hommes. J’étais venu ici supplier la Reine de la Forêt d’accorder son pardon à mon peuple, mais elle a refusé.
- Et moi, elle m’a emprisonnée pour me faire mourir de faim. »
Sa voix était douce et caressante, et curieusement réchauffait le jeune homme, d’une manière qu'il n’aurait su expliquer. Silex savait qu’il aurait dû partir et fuir au loin, mais son peuple avait faim, lui aussi, et il avait été personnellement rejeté par la Reine. Il avait compris désormais qu'il n’y avait aucun espoir d’obtenir son pardon.
« - Si tu le souhaite, » Reprit Flamme, « Je peux t’aider. Je n’ai qu'une parole. Libère-moi, nourris-moi et prends-moi pour femme. Ton peuple ne sera plus jamais au désespoir. Je mastiquerais la nourriture de la forêt pour qu'elle leur soit comestible, je réchaufferais les enfants et les malades, j’effraierais les bêtes sauvages la nuit. Tu es venu mendier une place misérable auprès de la Reine, je t’offre un empire. Viens me chercher. J’ai faim mais l’eau m’est mortelle. Donne moi un morceau de bois à manger. »
Silex n’hésita pas un instant. Il cassa un morceau de bois mort bien sec qu'il brandit au-dessus de l’eau, et avança vers Flamme, de la vase jusqu’au cou. Aussitôt, elle sauta sur le bâton, plus légère qu'une plume, en équilibre parfait sur la pointe d’un pied. Lorsque Silex gagna la rive, elle sauta sur l’arbre le plus proche qui s’embrasa immédiatement, la lumière rouge éclaboussant les alentours. Des gerbes d’oiseaux et d’étincelles s’échappèrent du feuillage.

« - Cours Silex ! Cours ! Je ne veux pas te manger, mais j’ai si faim ! Retourne dans la savane et attends-moi ! J’ai faim ! » Et sans arrêter sa danse, les branches se coloraient de rouge et d’or avant de noircir et de tomber en poussière. Silex comprit qu'il ne pouvait l’en empêcher et courut encore. Il entendit au loin la Reine hurler de douleur et de rage mais il n’en avait cure.

Lorsqu’il atteignit enfin le fleuve, une épaisse fumée s’élevait du haut des arbres. Les oiseaux s’envolaient par millier.
Il rentra chez lui, expliqua ce qui était arrivé à sa famille et attendit une semaine entière que Flamme finisse son festin. Il alla la chercher en bordure de ce qui restait de la forêt, elle sauta sur un bâton et il l’amena ainsi chez lui.

« - J’ai dévoré la Reine, » lui dit-elle, « rien ne pourra s’opposer à nous. Je tiendrais mes promesses.
- Elle est vraiment morte ?
- Oui. Elle vous a encore maudit, toi et les tiens, mais aussi toute la forêt qui ne t’avait pas empêché d’agir. Entaille ta main avec ton couteau de pierre, tu comprendras. »
Silex obéit. Son sang était devenu rouge comme les braises et les vêtements de Flamme, qui souriait toujours. Plus tard, il vit que de nombreuses plantes et animaux portaient désormais du rouge, comme le sang des hommes et comme Flamme, car ils n’avaient pu secourir leur Reine, mais cela n’avait plus d’importance pour son peuple. La Reine de la forêt et eux s’étaient mutuellement reniés. Dorénavant, Les Humains n’étaient plus des animaux.

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