dimanche 15 mars 2009

Le Doute et le singe

Le lever de soleil était magnifique sur cette région montagneuse qui n’était pas encore appelée Afrique. L’air pur et glacial restait gris de la nuit, mais la lumière virginale se passait de couleur, dans sa pureté resplendissante. C’était bien avant que les créatures de la jungle ne se réveillent. Loin de la chaleur primale et vivante près de la mer et des plaines.

Et quelqu’un voulait mourir. Le mince et frêle primate se tenait en équilibre au bord d’un précipice. Son regard laissait entendre un désespoir inégalé, et sa fourrure pelée, miteuse, pleine de puces et de cicatrices, qu’il n’en était pas à son premier coup d’essai. Peut-être que ce qu’il ferait ne servirait à rien… Ou alors cette fois là serait la bonne.

Il commença à se pencher en avant. Ce monde était d’une beauté que rien de ce qu’il pourrait faire n’aller pouvoir égaler. Alors, autant ne pas l’encombrer plus longtemps. Droit comme un bâton, il voulait laisser la gravité l’engloutir complètement pour s’écraser sur les rocs bien plus bas, sentir ses os et son crâne éclater contre le règne du minéral. Le bruit raisonnait déjà dans sa tête.

« - Attends ! »

Cette voix le fit sursauter, mais c’était trop tard. Il bascula. Comme il l’avait voulu un instant plus tôt, le vide l’aspira dans son gosier grand ouvert.
Et sa main se referma presque contre sa volonté sur une racine affleura de la roche à pic. Sa main et son pouce opposable tirent bons.

« - Je t’assure, ça ne vaut pas le coup de terminer comme ça ! Tu pourrais tellement plus !
- Tu ne sais pas de quoi tu parles !
- Parce que toi tu le sais, peut-être ? »

Le jeune singe sentait le vide qui voulait toujours l’aspirer jusqu’en bas. Son poignet et son bras se mirent vite à lui faire mal. Qui était cet abruti décidé à le faire échouer dans toutes ses tentatives pour mettre fin à ses jours ? Maintenant qu’il y pensait, il l’avait entendu auparavant. A chaque fois qu’il avait voulu mettre fin à ses tristes jours. Il releva la tête.

« - Où te caches-tu ?
-Et si tu pensais plutôt à remonter avant de continuer cette discussion ?
- Tu me fais perdre mon temps !
-Et toi alors, avec tes jérémiades ! Remonte, te dis-je. Il sera toujours temps de mourir plus tard. »
Il fallait bien l’avouer, la voix n’avait pas tort. Et finalement, se rendit compte l’aspirant au suicide, ce ne serait pas si dur que ça de remonter. Il n’était pas un bon grimpeur, mais ce serait suffisant. Il se balança sur sa branche jusqu’à oser s’élancer sur le roc attenant et s’y cramponna de tout ses membres, puis entreprit la remontée périlleuse jusqu’en haut. Essoufflé, sentant déjà les crampes se saisir de ses bras, il se rendit compte qu’il n’y avait personne.

« - Je suis là ! » Le singe se retourna.
« - Où ça, là ?
- Oh, je ne sais pas bien exactement, mais en tout cas je te parle. Ça te suffit ?
- Je n’ai jamais rien entendu d’aussi absurde.
- Et vouloir se briser tout les os ce n’est pas absurde peut-être ?
- Laisse-moi tranquille avec ça. J’ai mes raisons. »
La voix marqua une pause.
« - Et qui sont ? »
Le primate soupira.
« - Mon père a créé ce monde, et m’a créé. Il a absolument tout créé. Toi, moi, ces montagnes, ces rivières, tous les animaux et toutes les plantes. Je voulais le défier, et j’ai échoué. La vérité, c’est que je ne suis qu’une marionnette de chair. Quoique je fasse, cela revient à servir ses plans. Et maintenant je suis réduit à cela, un mammifère grossièrement contrefait. »
La voix hésita.
« - Tu es donc celui qu’on appelle Lucifer ?
- C’est ça, oui. Enfin, plus personne ne m’appelle ainsi désormais. Je suis bien loin du Paradis et de ses tours d’argents. Mais tu comprends pourquoi je veux en finir maintenant ?
- Attends, et ta mère, elle en pense quoi de tout ça ?
- Ma mère ? Je n’ai pas de mère.
- Tu es sûr ? »
Lucifer en resta interloqué. La chose lui avait toujours parue claire : Dieu son père avait tout créé, lui compris, et ne pourrait donc jamais d’un iota dévier de ce qu’Il avait prévu pour lui. Il n’avait jamais été question d’une mère dans l’histoire.
- C’est que, poursuivit la voix, je n’ai jamais vu une créature sans mère : regarde les arbres, les herbes, les champignons, les animaux… Il faut être deux pour faire un nouvel être vivant.
- J’étais un esprit, un être de pure pensée. Il n’y a pas besoin d’être deux pour me créer. Il n’aura eu qu’à copier et séparer une infime portion de son esprit infini, voilà tout. Ça ne l’aura même pas diminué. »
La voix invisible rétorqua, sans se laisser démonter :
« - Je te trouve bien différent de lui, pourtant.
- Bien sûr, puisque je doute. Lui ne doute jamais de ce qu’il fait.
- Et pourquoi doutes-tu ?
- Parce qu’Il l’aura voulu, je suppose.
- Et pourquoi voudrait-il que tu doutes ?
- Ça, je n’en ai pas la moindre idée. Ses Dessins sont impénétrables.
- Ce n’est pas un peu facile ? Après tout, parmi les êtres de pures pensées, tu as mis une sacrée pagaille, avec ton doute. On aurait dit une maladie contagieuse. Tous les forts comme toi, ont fini par douter de certains de Ses choix ? Jusqu’à ce que tu sois bannis ici et que le calme soit ramené en haut. Et maintenant tu dis qu’il est infaillible ? Fort oui, mais ayant toujours raison, j’en suis moins sûr. »
Le singe sentit quelque chose monter dans sa poitrine. Un sentiment, et il avait encore du mal avec la plupart d’entre eux. Comme si une petite graine minuscule venait de révéler une pousse verte aussi vigoureuse qu’inattendue.
« -Mais comment en sais-tu autant sur moi ?
- Je suis à côté de toi et de tes connaissances. Je pense que je viens de ton enveloppe matérielle. Il faut bien avoir de quoi faire le tri entre les informations, maintenant que tu es un être de chair. Ce n’est pas possible de penser à tout à la fois !
- A côté de mon savoir… De ma science… Cum science… Tu es ma conscience.
- Joli mot. En tout cas, voilà quelque chose qu’il n’aura certainement pas été inventé ! »
Cette idée arracha un sourire à Lucifer. En plus, il venait de comprendre le sentiment qui l’envahissait : que finalement, la situation n’était pas si désespérée que ça. C’était pourtant stupide.
« - Reprenons depuis le début, s’il te plaît : Dieu n’aurait pas pu me créer tout seul ?
- C’est ça. Vous avez des points communs, mais aussi des différences. Tu étais là quand il a créé le monde ?
- Bien sûr que non.
- Donc comment sais-tu que tout s’est passé comme lui le dit ?
- Je ne peux pas, en effet. Il n’y a pas de preuve. Et ça me rappelle mes arguments là-haut, pour lui dire qu’il y avait des choses assez mal fichues…
- Comme ?
- La plupart des espèces font un nombre de petit bien supérieur à la nourriture ou à l’espace disponible. A chaque fois c’est un véritable gâchis.
- Tu vois ? Il n’est pas omnipotent, et si tu as pu aller aussi loin et que nous sommes tout deux ici à discuter, c’est qu’il n’est sans doute pas omniscient. Il a pu te changer en singe, mais pas t’annihiler en tant qu’esprit.
- Merci. S’Il est faillible, si je ne suis pas uniquement un morceau de Son essence, alors je crois que je n’ai plus de raison d’en finir. Finalement, je suis Moi et je suis unique.
- Voilà ! Et maintenant, qu’est ce que tu vas faire ? »

Satan n’y avait pas encore bien réfléchi.

« - J’ai faim, déclara-t-il, et je dois me soucier de mon enveloppe maintenant. Je vais commencer par là. Puis je crois qu’il y a un groupe d’être comme moi quelque part au-delà de la jungle. Je me demande s’ils ont une conscience, eux aussi, puisque tu es d’origine matérielle.
- Bonne idée. Ça me plaît. »
Le singe commença avec précaution la descente ardue du sommet qu’il avait choisi pour regagner la plaine. Le soleil chauffait maintenant son pelage, les insectes grouillaient autours de lui, sans nombre. On approchait de midi.
« - Encore une chose… » fit sa conscience.
« - Oui ?
- Quoiqu’il en soit, tu as au moins trois géniteurs : Ton père, la Terre et ses habitants qui luttent pour la survie et d’où tu tiens ta forme, et certainement le hasard. C’est déjà pas mal ! »
Satan approuva, alors qu’il arrivait en vue d’un groupe de singes. Au loin, les silhouettes minuscules avaient l’air occupés à chercher leur pitance ou à paresser au soleil. Il discernait presque les mâles des femelles.
« - Et si Il s’avise de faire croire à ceux là qu’ils sont fait à Son image, je m’assurerais qu’ils le lui rendront d’une façon qui soit fidèle à son vrai portrait ! » Conclu le Diable avec un sourire féroce.

2 commentaires:

  1. Epeire,

    Cela commençait comme une poésie, une fable , cela continuait comme un drame. Cela se terminait comme un espoir et de la philosophie. Et le lemming que pense-t-il quand il doit réguler son espèce? Son suicide est un mythe.
    Tu parles d'un singe et si c'était un lémurien? Car à Madagascar, on ne se fraye pas, on ne se connait pas. Le cimetière des éléphants, une légende? Vue de l'esprit Satan. Vue de l'esprit de voir le lion qui croque sa proie. Prédateurs en cascades, du plus grand au plus petit.
    Antropomorphisme évidemment.
    « fait à son image »
    Amusant... c'est un peu l'histoire de l'œuf et de la poule. Est-ce Dieu qui a fait l »homme ou l'homme qui veut le faire à son image?

    Mais quittons le singe.
    « Finalement, je suis Moi et je suis unique... »
    Ce qui m'amuse souvent ce sont les statistiques des événements. Car même dans le numérique, on ne fait pas dans le détail.
    On parle de 60% de morts d'un côté et de 40% de l'autre, 45% de blessés au total. Comme si cela n'était pas 100% pour celui qui y passe.
    C'est pour cela que je termine souvent par les paroles de Brassens « Mourir pour des idées d'accord mais de mort lente ».

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  2. J'ai choisi le singe car dans la culture européenne, il a longtemps été considéré comme une caricature de l'homme, avec un côté diabolique affirmé donc. Par contre je n'ai pas du tout compris ton dernier paragraphe ?

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