mercredi 18 mars 2009

La spéciation, histoire(s) d'observateurs attentifs

Ou pourquoi Adam est parti se soûler une bonne fois pour toute avec le calvados « made in Eden mention AOC »
Suite à un commentaire vraiment trop long dans l’article Préfixe "évoluer" de l’Enfoiré sur Agoravox, voici un article sur l’un des facteurs qui a mit Lamarck dans le doute vis-à-vis du concept d’espèce fixe, puis a nourrit Wallace et Darwin sur la piste de l’Evolution. Avec des extraits du dialogue entre Dieu et Adam lui-même lors de la distribution de noms à toutes les espèces. (cf la Genèse, mais j'ai oublié de quel paragraphe il s'agissait exactement.)

Mais avant tout, un scoop qui n’est qu’un secret de polichinelle chez les biologistes:

Le concept d’espèce... n’est rien d’autre qu’une commodité pratique. Déjà Lamarck, qui occupait la chaire de zoologie des animaux inférieurs, observait des séries de fossiles de mollusques présentant des changements graduels, et en vint à se demander s’il s’agissait vraiment d’espèces différentes, ou alors si des mollusques avaient pu être modifiés au fil des couches géologiques qu’il observait. Ce qui l’amena à énoncer :

« La nature n’a fourni ni classe, ordre, ni genre, ni espèces constantes […] les espèces se fondent les unes dans les autres. »

Tout ça avait été amené en grande partie par Linné et sa classification des espèces. Linné n’a jamais voulu que « retrouver les schémas de la création divine » et non établir une nouvelle théorie. Mais son système qui perdure encore pour l’attribution d’un nom latin en deux parties (Genre, espèce), n’a pas été sans susciter un peu de scepticisme sur son utilité. Buffon, son grand adversaire qui avait fait des descriptions d’espèce rassemblant les animaux de ferme (cheval, chien, chat, etc.) pensait que comme les espèces ayant été crées séparément, ce n’était pas utile. « Dieu a créé, Linné a classé. » (Sic.) Mais cette façon de faire a donc inspiré Lamarck en attirant l’attention sur les ressemblances de ci, de là entre certains groupes.

Darwin, lui, en lieu et place des pinsons (qui sont surtout là pour amuser la galerie de l’évolution, ils n'ont pas été si déterminants) s’est intéressé aux pigeons. Membre d’une société colombophile de Grande-Bretagne, il se rend compte que présenté comme des individus sauvages, un ornithologiste hésiterait certainement à les classer tous dans la même espèce. Il consacre d’ailleurs plusieurs pages à leur sujet dans l’origine des espèces. Pareil pour les botanistes : l’un de ses collègues dénombre cent quatre-vingt deux plantes anglaises, et un autre deux cent cinquante et une. L’un de ces messieurs serait-il distrait ou l’autre fumerait-il certains de ses sujets d’étude ? Même pas. Simplement, de nombreuses formes sont dites « douteuses » faisant qu’on a du mal à dire si ce sont vraiment des espèces ou juste des variations. (Dans le même ordre d’idée, on pense tous savoir ce qu’est un chien, mais comment prouver sans les croiser qu’un caniche nain et un molosse sont de la même espèce ?)

D’où cette affirmation du grand Charles :

« [Le concept d’espèce] est arbitrairement donné par pure commodité. »

Mais pourquoi faire un article là-dessus me demanderez vous ? Si une bande d’autistes se met à baver parce qu’une piéride du choux ressemble comme deux brins d’herbe à la piéride du navet ou l’inverse, il n’y a pas de quoi le crier sur les toits. On paie vraiment les chercheurs à rien foutre ! Et bien, justement, si, heu je veux dire non pas à éjaculer sur tout ce qui bouge (oui c’est à peu près le sens originel du mot), mais à remonter à partir de là sur de nouvelles théories et hypothèses pour parvenir à la théorie de l’évolution !

Les plus dévots d’entre vous et les hellénistes auront tout de suite détecté une odeur de soufre : Les espèces, pour les grecs et les chrétiens (mais j’imagine que c’est extensible aux autres monothéismes), sont supposés parfaites : pour les croyants fidèles car elles ont été crées par Dieu, qui fait forcément les choses à la perfection, et pour les Grecs qui concevaient l’espèce comme un concept abstrait plus ou moins bien incarné par tous ses représentants.

Lamarck, puis tous les transformistes après lui, tireront la même conclusion : S’il y a un flou c’est qu’il y a des variations parfois très importantes entre individus. Si elles sont si importantes que ça, pourquoi pas des transformations des espèces au fil du temps ?
Ça y est, la question est lancée, et ça va donner un sacré chaos, à défaut d’un chaos sacré comme nous allons le voir.

Reconnaissons au moins un point positif au concept d’espèce : de mon strict point de vue d’étudiante en bio (donc soumise à l’apprentissage du B-A = BA de la taxonomie), il possède un très grand avantage : Préserver la santé mentale des biologistes débutants, en particulier pour les spécialistes de la cladistique. Depuis Dobzhansky, on définit souvent une espèce comme « un ensemble génétiquement fermé », mais les choses se sont de temps à autre (en fait, souvent) révélées plus compliquées que ça.

Mais revenons à nos deux stars comme promit : Dieu et Adam. Il fait beau, il fait chaud, les gazelles font des mamours aux lions et les arbres croulent sous les fruits avec une rentabilité qui bien plus tard fera pâlir les poids lourds de l’industrie agro-alimentaire (sauf que là la monnaie n’existe pas encore donc oublions cet aspect bassement pécunier, c’est le Parais Terrestre, merde). Dieu a confié une mission très importante à Adam : Nommer toute les espèces qu’Il a créé, ce qui fait beaucoup, et il est très exigent sur l’ardeur à mettre au travail, tout ça doit aller du feu de Lui, non mais ! Autant dire que la bonté divine n’est pas de sortie aujourd’hui surtout que les jérémiades d’Adam sont très en avance sur le prophète Jérémy qui a laissé son nom au concept. Ecoutez donc plutôt :

« - Voilà… J’ai d’abord établi deux espèces de platanes : L’une en Amérique du Nord, Platinus occidentalis et l’autre Platinus orientalis en Europe de l’Est.
- Ok, mais pourquoi m’appeler pour ça ? Tu sais que je n’aime pas qu’on invoque mon Nom à tord et à travers or là je ne vois pas ce qui pose problème !
- Oui, bien entendu, mais voilà heu… les deux ont l’air bien distinct comme ça : Séparé par un océan et des milliers de kilomètres. Mais mis accidentellement en contact… » Adam respire un grand coup et lâche l’affaire : « - Elles se croisent très bien. Et ce croisement donne des plantes fertiles avec des caractéristiques intermédiaires. »
S’ensuit un petit silence sur l’Eden, uniquement entrecoupés par le petit gazouillis des oiseaux qui ont tout l’air d’avoir été lobotomisés pour l’occasion et le doux feulement du chat sauvage jouant à lui-même avec les souris, c’était un animal en avance sur temps.

« - Et alors, gros malin ? Mets-moi tout ça dans une même espèce, et ça ira aussi bien !
- Enfin… Séparées par un continent entier… Pas du tout la même allure. » Mais Adam marmonne dans le vide. Dieu est retourné à ses anges chantant quantiques et louanges sur la perfection de son œuvre ineffable. Adam lui, se gratte la tête en se disant que quelque part, s’il est fait à l’image de Dieu, ça soulève des questions concernant leurs capacités intellectuelles réciproques.

Un peu plus tard, Lilith, sa première épouse, vient le trouver. Dans ses bras, elle porte quelques dizaines de tritons qu’elle dépose sur l’herbe. Ceux-ci, s’alignent devant le premier homme. (En ces temps là n’oubliez pas que tout est au service de l’Homme pour qu’il en ait le moins à faire possible à part donner un nom aux délires personnels du créateur. C’est pourquoi Lilith est venue le trouver plutôt que de l’appeler sur tout les tons pour qu’il vienne se rendre compte du problème lui-même.)

« - Je crois qu’on a un cas litigieux. » Fait-elle sans préambule.
« - Comment ça ? » Adam est encore chamboulé par la dernière intervention divine et n’a vraiment envie qu’elle lui rajoute des soucis. Le mot "litigieux" ne lui dit rien qui vaille. Mais trop tard, Lilith a déjà commencé.
« - J’ai examiné deux de tes espèces de tritons », explique-elle. « Triturus marmoratus et Triturus cristatus. Tu vois de quoi je parle ?
- Je dois déjà les nommer tous alors pour ce qui est de retenir les noms ensuite … Mais vas-y. Qu’est ce qu’ils ont ?
- Ils se croisent entre eux et ça donne des hybrides ». Elle désigne du doigt deux couples de tritons, puis deux autres qui se placent devant eux. « ça, ce sont leurs descendants. Le mâle est stérile…
Ouais, normal » Réponds machinalement Adam. Réalisant soudain que si elle avait précisé le mâle, c’est qu’il y avait un problème quelque part. « - Et la femelle ?
- Elle est fertile. Si elle est croisée avec un membre d’une espèce, puis ses filles avec les membres de l’autre espèce et ainsi de suite, on aboutit au bout d’un moment à des mâles fertiles. Je crois que ça fait une troisième espèce faisant la moyenne des deux, ou quelque chose comme ça. Il y en a un sur deux milles tritons, à peu près. Je propose qu’on l’appelle Triturus blasii, ça sonne bien…
-Non, mais ça va pas la tête ? » Adam est horrifié. « -Tu sais que tu critiques Son travail ? Il est très susceptible ! Oh, et puis qu’est ce que tu as à me piquer mon boulot et à encourager les croisements contre nature entre tritons franchement, t’as que ça à foutre ? Casse-toi pauvre conne ! »
Sur quoi, Lilith lui colle une baffe retentissante, prends ses tritons sous le bras et va rejoindre les démons qui depuis déjà un moment lui promettaient une place en or dans leur start-up. (L’histoire retiendra qu’elle n’aimait pas être en dessous d’Adam, mais après tout, ce n’était pas obligé d’être une histoire de sexe, ou en tout cas pas que.)
Cela dit, Adam commence à se demander si Dieu ne se foutait pas un peu de sa gueule. En plus, il lui reste encore les insectes à faire et d’après un travail préliminaire, il y en a un million d’espèces, au bas mot. Il n’est pas sûr d’avoir tout compté. Mais bon, c’est sa mission et il doit la mener jusqu’au bout : Même s’il veut bien entendre qu’il y a des problèmes il n’a aucune intention de modifier les définitions en cours d’application.

Quelque temps plus tard, Dieu lui présente Eve, version 2.0 de la femme un peu plus réussie selon lui : belle pour qu’il puisse l’aimer, et stupide pour qu’elle puisse l’aimer. Bon, par contre elle n’est pas aussi efficace que Lilith quand il faut s’occuper des animaux. Sa spécialité semble plutôt aller à la botanique, sans doute parce qu’elle-même est une belle plante alors que Lilith était une vraie tigresse voir une chienne du genre taxonomique, à défaut d’une chienne de garde (les féministes n’existait pas à l’époque, ce qui n’a pas empêché les machos de les nommer sur tout les tons, comme quoi les tics familiaux peuvent rester longtemps). Adam par précaution, planqua derrière un séquoia géant l’histoire des platanes.

Alors qu’il règle laborieusement leur compte aux Argus (pour être classé, ces papillons des montagnes doivent généralement être tués, sinon il n’est pas possible de distinguer les différentes espèces qui se ressemblent très fortement), il sent une drôle de présence à côté de lui. Et se matérialise alors un très bel ange mais aux ailes noires comme le ventre d’une Drosophila melanogaster. (Il en savait quelque chose, ça avait été un vrai chemin de croix pour distinguer les drosophiles, des mouches très proches les une des autres). Mauvais signe ça, il avait reconnu Lucifer. Le Porteur de Lumière avait chuté il y a déjà un moment et n’était donc pas en odeur de Sainteté auprès du patron.
Pire encore, il était suivit par une dizaine de souris du genre Peromyscus. Adam poussa un gros, gros soupir.

« - Ouais, c’est pour quoi ?
- ça fait plaisir de voir tellement de joie à me voir arriver. Bonjour également», répondit Satan. Il tiqua un peu en se rendant compte qu’Adam n’avait pas encore été confronté au concept d’ironie.
« - Ton ex tenait absolument à te montrer quelque chose. Je me suis proposé pour faire la commission.
- La salope. Je suppose que je n’ai pas le choix ? Vas-y mais fait vite s’il te plait, j’ai encore les piérides à distinguer après.
- Alors laisse-moi te rafraîchir la mémoire : Peromyscus maniculatus a 4 sous-espèces: borealis, nebrascensis, artemisiae, sonoriensis. Cette souris vit en Amérique du Nord. Artemisiae et borealis ne se croisent jamais, on est bien d’accord ? »
Adam sent qu’il va bientôt subir un revers monumental sans pouvoir l’éviter. Il acquiesce prudemment :
« - Oui, et alors ? C’est normal.
- Hé hé, tout les autres croisements néanmoins sont possibles et vont donner une descendance fertile : nebrascencis avec artemisiae, sonoriensis avec borealis, borealis avec nebrascencis, nebrascencis avec…
- C’est bon merde j’ai compris : Artemisiae et borealis, si elles ne s’envoient pas en l’air, fricotent indirectement par leurs voisines qui déjà, ne devraient pas ! Bref c’est un vrai capharnaüm ! Quel bazar !
- Tu m’ôtes les mots de la bouche. Et dire que Lilith prétend que Dieu t’as rendu stupide afin de pouvoir faire ce travail de romain, quelle mauvaise langue… »

Sans lui laisser le temps de répliquer, Satan disparaît dans un nuage de souffre du plus bel effet mais qui ne sent pas la rose. Adam sent qu’il n’en peut plus.

Quelqu’un lui tapote l’épaule. Il se retourne en sursautant. Ève tient une brassée d’herbes aquatiques dégoulinantes, l’air un peu gênée.

« - Non » gémit-il. « - Tant pis : maintenant, je m’en lave les mains !
- Ce n’est pas une très bonne idée mon cœur » Réponds Ève qui elle non plus ne comprend pas très bien le second degré ou le sens figuré. « - Elles poussent dans l’eau de mer. Et je crois qu’on a de gros problème.
- Allons donc.
-Tu te souviens des Spartines: Spartina maritima a 60 chromosomes, et est européenne. Spartina alterniflora est Nord-Est américaine avec 62 chromosomes. Elles peuvent avoir un descendant : Spartina anglica, à 122 chromosomes, parfaitement viable et si fringant qu’il menace de combler tout les estrans vaseux où il s’installe et je me demande comment on va s’en débarrasser ! Il menace les autres plantes présentes !
- Je vois qu’on va devoir en appeler au Patron. Tant pis…
Et ce n’est pas tout : nous utilisons du blé tendre qui est hexaploïde: six jeux de chromosomes au lieu de deux. Le blé dur a 4 jeux (et pas des petits chromosomes en plus, mais des très gros !). Comme si plusieurs graminées avaient réussi à se croiser et à donner un truc viable et fertile ! Tu y crois à ça ?
- Par pitié, lâche ce tas de plante, c’est tout ce que je demande… Tiens c’est quoi en dessous ?
- Une pomme. Oh, ne te fâche pas elle n’a pas grand chose d’extraordinaire. Mais elle a un bon goût et depuis j’ai le cerveau qui picote, alors je te conseille de goûter…
- J’en ai marre des végétaux et du reste. Fais-moi fermenter tout ça avec des champignons, ce soir ce sera cuite pour Bibi. "

Sur cet intervalle, vous aurez sans doute saisi le principe : si chacun a une idée de ce qu’est une espèce (les chiens n’accouchent pas de chats parait-il) au niveau des espèces très proches, les choses se compliquent grandement, car un début de spéciation a déjà pu se produire sans se terminer ! Mais comment en arriver à des situations pareilles ? Et pourquoi est-ce possible ?

Alors déjà voyons ce qui empêche l’hybridation :

Il y a deux grandes catégories : l’isolement avant le zygote (l’embryon quoi) et après le zygote. Pour fabriquer un hybride, il faut passer déjà toutes ces barrières :

Isolement pré-zygotique

  • isolement géographique : les deux espèces ne sont pas au même endroit (votre contact sur internet vit en Nouvelle-Zélande, vous en Islande)
  • isolement écologique : sur un même milieu, les deux espèces vont occuper deux micro environnements différents : Un gammare (petit crustacé) vivra dans l’estran vaseux dans la zone de marée, et un autre en dessous de celle-ci. Vous adorez les cafés les soirs de foot, votre amour inconnu et impossible ne jure que par les musées.
  • isolement temporel : elles ne sont pas au même endroit au même moment (vous fréquentez le café les soirs de foot, lui lors des soirs de rugby). Variante : vous êtes du soir, il est du matin = ceinture pour les deux.
  • isolement mécanique : Existe chez les espèces ayant besoin d’un accouplement uniquement : quelque chose rends l’accouplement impossible : C’est assez rare. J’aimerais bien qu’un spécialiste canin me dise si le croisement chihuahua /saint-Bernard est encore possible. Pour les détails : inutile, de vous faire un dessin.
  • isolement éthologique : quelque chose ne correspond pas dans le signalement pour l’accouplement : l’odeur, la parade sexuelle, le chant. (Vous savez maintenant pourquoi le militant de l’UMP que vous aviez réussi à rencontrer sur Meetic n’a pas l’air emballé devant votre sérénade reprenant magnifiquement l’Internationale : les signaux ne correspondent pas…)
  • Isolement gamétique : Mr spermatozoïde et Mme ovule, manquent d’atomes, de molécules pardon, crochues : Elles ne « collent pas » et la fusion est impossible. C'est le cas chez des oursins par exemple. Heureusement pour eux, en un sens, car en lâchant leurs gamètes à tout vent dans l’eau de mer, il n’y a pas beaucoup d’autres isolements possibles.
  • Isolement post-copulatoire pré-zygotique : il y a accouplement, mais le sperme est toxique pour les voies génitales de la femelle, voir provoque des réactions allergiques qui peuvent aller jusqu’à la rendre stérile. (espèces proches de drosophiles.)

Bon, supposons maintenant que comme dans tout film hollywoodien qui se respecte, le premier volume de cette histoire connaisse une happy end : la fusion des gamètes a réussi, la division cellulaire va pouvoir commencer. En réalité, c’est le début du second volet :

L’isolement post-zygotique :

  • Premier problème : le nombre de chromosomes ne correspond pas : ce n’est pas trop gênant chez les plantes qui là-dessus, sont beaucoup plus souples que les animaux (voir Ève et les spartines). Ça ne veut pas dire que ça va tout le temps marcher, mais on a la preuve sous le nez (les allergiques aux graminées me comprendront, merci le blé) que cette technique a réussi accidentellement plusieurs fois.
Le souci, c'est que les chromosomes doivent s’apparier deux à deux lors des phases de division cellulaire et tout cela demande une bonne coordination. Si elle rate, l’embryon ne parviendra vraisemblablement pas à terme.
  • Dans le même son de cloche : lors de la fusion des noyaux gamétiques, le noyau femelle peut être trop rapide ou à l’inverse, en retard sur le noyau mâle. La synchronisation n’aura pas lieu.
Maintenant, si malgré tout l’embryon se développe : peut-être n’arrivera-t-il pas à terme de son développement (mort au stade fœtus, larve, têtard...)
Ou alors il sera stérile, pour la même raison que la division cellulaire : les chromosomes doivent pouvoir correspondre parfaitement pour un bon résultat.

Et, finalement, il y a des cas où ça marche : avec deux bonnes espèces, on peut fabriquer un hybride fertile ! Ça peut vouloir dire que la différenciation entre les deux était très récente, qu’on a affaire à « deux races géographiques » réunie par les caprices du climat ou du terrain (corneille à collier ou non, pour un exemple en Europe). Ce qui peut poser des problèmes pour distinguer un chat sauvage d’un matou abandonné, les deux se croisant très bien : ça en devient difficile de définir la population de chats sauvages française par exemple.

Ou alors parfois, il y a une « dépression hybride » ; au bout de quatre ou cinq génération, les croisements ne sont plus possible et les descendants sont stériles.

Pour ceux qui se posent la question du croisement chimpanzé/homme et qui ont un peu trop lu les animaux dénaturés de Vercors, je répondrais que je ne sais pas si c’est possible et que a priori ça n’a pas été tenté. Mais comme nous avons un chromosome de moins que les chimpanzés (notre chromosome n°5 est issu d’une fusion de l’ancêtre de deux des leurs) c’est probablement impossible.

Bon, maintenant que nous avons vu qu’Adam n’a sans doute pas existé (sinon le pauvre aurait certainement prôné la destruction du monde et refusé de faire des enfants à Ève), voyons le cœur du problème ou « comment arrive-t-on à un tel merdier ? »

Messieurs Mesdames, voici donc enfin la spéciation !

Petit rappel ; il existe quatre forces majeures en génétique des populations :

  • La migration (si êtes fan d’Hervé Morin, c’est à peu près ça sauf que ça concerne tout déplacement avec échange de gamètes, si vous partez souvent en voyage diplomatique en Argentine et que vous rencontrer un beau danseur de tango que vous ramenez dans vos valises, ça marche aussi).
Bref, elle homogénéise les populations par l’apport de nouveaux allèles.

  • La mutation : apparition spontanée de nouveaux allèles par des accidents dans le système de réplication cellulaire. (Attention, la mutation doit avoir lieu dans un futur gamète ! Si vous sniffez de la poudre de perlimpinpin radioactive, vous aurez peut-être une poignée de cellules de X-men, mais certainement Wolwerine en guise de rejeton.

  • Sélection naturelle : les allèles améliorant la survie et/ou la reproduction augmentent avec le temps en proportion dans la population.
A noter qu’il peut y avoir un équilibre mutation/sélection dans la population faisant persister des maladies génétiques, avec autant d’apparitions d’allèles que de disparitions : Ainsi, il y a plus de trois cents allèles défectueux connus pour la mucoviscidose.

  • Dérive génétique : elle agit surtout dans les petites populations : l’histoire du « une chance sur deux » de transmission d’un allèle à vos enfants, ça ne marche pas à tout les coups car ce n’est qu’une statistique: le hasard fait que vous pouvez transmettre plusieurs fois le même allèle (et avoir plusieurs gamins handicapés par la même occasion, il faudrait en faire quelques dizaines pour vraiment observer la statistique prévue : une mal-chance sur quatre prévue pour la mucoviscidose par exemple). Si vous n’êtes pas convaincu, vous pouvez faire des jets de dés ou lancer des pièces en l’air un petit nombre de fois pour vous faire votre propre idée. La dérive implique qu’un allèle neutre, faiblement favorable ou défavorable peut se perdre/se fixer (avoir le monopole) dans une population de petite taille et ça par le seul hasard des croisements. Elle est compétition avec la sélection naturelle pour la disparition d’allèle : si l’allèle est très avantageux/désavantageux, la sélection gagne, sinon, c’est elle.

Ne vous inquiétez pas, j’arrive au bout du sujet (ce n’est sans doute pas trop tôt)

  1. population initiale : on part d’une seule espèce, bien définie en un lieu donné. (ça, c’est dans le meilleur des mondes : A part pour les espèces ultra-menacées d’extinction, on a toujours plusieurs populations qui n’ont pas tout fait les mêmes conditions de vie. Reportez-vous au 2))

    Séparation : elle peut être allopatrique (deux populations de taille équivalente) ou péripatrique (une grande population et une petite isolée).
  2. Elles peuvent être séparées par le changement de climat qui va séparer des populations (à la dernière glaciation, l’Italie, l’Espagne et les Balkans étaient des refuges pour les espèces tempérés qui de là ont recolonisé l’Europe), ou la dérive des continents (séparation de l’Afrique et de l’Amérique du Sud). C’est d’ailleurs si important qu’on a consacré une discipline entière à ce propos, la biogéographie, qui fait le lien entre les espèces et leur distribution spatiale (je dis les espèces mais on s’intéresse de fait plutôt aux niveaux au dessus : genre, classe, famille, etc.)
  3. Si vous avez bien compris les forces expliquées plus haut, à partir du 2) rayez la migration : les populations sont séparées, celle-ci n’agit plus. Et donc la mutation, la dérive (surtout dans le cas de la spéciation péripatrique) vont agir et modifier la composition allélique de manière aléatoirement différente sans contrepoids. La sélection naturelle, selon la nature de l’environnement, pourra éventuellement s’exercer dans des sens différents.
  4. Au bout d’un certain temps, on peut obtenir deux espèces proches : si celles-ci se rencontrent à nouveau, ça peut donner :

  • Une « zone de tension » : les deux espèces exploitent toujours les mêmes ressources et le même terrain mais sont génétiquement incompatible : elles ne peuvent cohabiter au même endroit : soit la ligne de démarcation ne bouge pas, soit l’une plus compétitive va supplanter l’autre sur son territoire.

  • la fusion des deux populations (cas des corneilles qui en Italie ont un collier blanc et sont noires unies en France : il semblerait qu’elles vont finir par se fondre l’une dans l’autre).

  • deux espèces qui exploitent des milieux un peu différent : un oiseau va préférer les arbres à écorce lisse, son cousin celles à écorce rugueuse. Pas vraiment de problème.

  • la spéciation peut ne pas être terminée et donner des hybrides. Si ceux-ci sont désavantagés, la sélection naturelle favorise les parents sachant discerner leur propre population. (Ceci a été observé chez des grenouilles australiennes : les grenouilles femelles au Sud d’une forêt différencient très bien les mâles de leur population et ceux du Nord, avec qui les têtards n’arrivent pas à la fin de leur développement, tandis que les femelles Nord faisaient la confusion plus facilement mais dont les hybrides parvenaient tout de même à finir leur développement).

A ce stade là, on emploie les termes de « complexes d’espèces », « semi-espèces », « races géographiques », « sous-espèces » pour parler de ces situations un peu compliquée où il est difficile de dire qui est quoi. Ce sont des cas qui n’ont rien de marginaux tant qu’on parle de groupes vraiment riche, malheureusement ceux-ci ne font pas partie de notre quotidien aussi sont-ils peu remarqués : le geai des chênes a 28 sous-espèces en 8 groupes, il y a 7 perdrix du genre Alectoris, et ainsi de suite.

On peut parler de race géographique pour les cas où les différences sont justes dues à la séparation géographique ou d’écotype si elles sont liées aux conditions du milieu.

Je terminerais par un mot pour les racistes plus ou moins avoués du net qui ne manqueront pas de rappliquer avec la subtilité et le tact qui les caractérisent « mais alors l’Arabe qui habite près de chez moi, il est d’une sous-espèce différente ?».

Si vous avez suivi ce que j’ai indiqué dessus, et que les mots Poitiers, Le Cid, Caravanes marchandes, Reconquista et Colonisation (au moins le dernier, ça doit quand même vous parler, ou alors je ne peux plus rien pour vous) vous disent quelque chose, ça veut dire qu’il n’y a jamais eu de démarcation nette suffisamment longue entre les différents peuples pour que l’on puisse parler de sous-espèce ou de début de spéciation. Après, le fait qu’il y ait des différences entre les humains ne veut pas dire qu’il y en a venant d’un groupe supérieur à un autre (ces groupes étant très flou : si vous pouvez remontez jusqu’aux celtes, j’ai le regret de vous apprendre que ce sont de sales envahisseurs venus faucher le terrain à d’anonymes habitants ayant laissés les dolmens).

Sur ce, j’espère avoir éclairé les amateurs de biologie sur la façon dont se créent de nouvelles espèces.

Sources : Cours de biodiversité de Patrick de Laguerie, maître de conférences à Lille 1
Conrad J. Hoskin1, Megan Higgie1, Keith R. McDonald2 & Craig Moritz3 ; Reinforcement drives rapid allopatric speciation ; Nature Vol 437|27 October 2005
Blondel : Biogéographie. Approche écologique et évolutive, 1995.

2 commentaires:

  1. Bonjour Epeire,

    Comment ai-je pu vivre sans savoir que l'on parlait de moi par ici aussi?
    Je ne pensais pas attirer les foules. Loin d'être mon soucis, aussi, ce genre de narcissisme. Oui, ton article complète parfaitement ce que je disais dans le mien, avec encore plus d'humour.
    Je suis sûr que derrière cela, il y a un de tes professeurs qui entre dans le jeu.
    Une discipline qu'elle soit scientifique ou autre, ne passera la rampe chez les étudiants que s'il y a quelque chose en plus et qui ne se trouve pas dans les programmes.

    Les sciences exactes, je n'ai commencé à les aimer qu'avec l'un d'entre eux. Les sciences humaines sont trop dépendantes du temps.

    Les mathématiques et le numérique jouent avec des entités fixes, des bits d'informations qui n'auront pas d'entorces sinon dans la manière de les appréhender.
    Le calculateur analogique n'a pas fait long feu.
    Je me souviens avoir lu un article sur AV dans lequel un rédacteur avait prouvé le contraire.
    Je chercherai, c'était assez caractéristique.
    L'Enfoiré

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  2. Ben pour moi tu démontres par la quantité de discussions soulevées qu'il est fort probable justement que la notion d'espèce ne soit pas naturelle ^^ Puis tu parles de cladistique au début, justement, avec la cladistique on démontre très facilement que ça ne marche pas mieux (certains auteurs ont proposé que ce serait "la plus petite unité taxonomique ou LITU: Least Inclusive Taxonomic Unit, mais en cladistique ça ne marche quand même pas).

    A la limite il y aurait un grand nombre de concepts d'espèce incompatibles entre eux et avec des significations différentes: continuer de parler d'espèce pour tout ça maintient encore plus la confusion. On a peut-être un probleme de nomenclature ^^

    En tout cas bravo pour ton humour ;)

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