dimanche 18 janvier 2009

Je est mon maître

Cette journée ne sera pas comme les autres.

Ce n’est pas encore l’aube quand une sonnerie sèche et grinçante me tire pour la dernière fois d’un morne sommeil dans le dortoir. Il n’y a pas de fenêtres, mais je sais que dehors le ciel est à la fois obscurci par les nuages et maintenu dans un crépuscule perpétuel par les puissants éclairages nocturnes de la cité toute proche. L’air sera froid, mais saturé par une humidité acide et polluée qui ronge lentement jusqu’au béton. Comme si les éléments naturels répondaient à l’appel de mon âme qui veut désormais quitter ce lieu de toutes ses forces.

Enfin, si j’ai vraiment une âme. Je n’en suis pas tout à fait certain.

La sonnerie s’achève. Alors qu'un instant plus tôt j’étais immobile et raide contre les ressort du fin matelas, mes yeux sont aveuglés par les néons venant de s’allumer. Je me lève d’un seul mouvement fluide, et me met debout sur le sol froid. Mes pieds font un léger bruit amplifié par l’écho de dix-neuf personnes en faisant autant à un dixième de seconde de décalage. Nous entamons aussitôt les exercices de gymnastiques du matin. Lever les bras, se baisser, se relever, des séries de pompes, d’étirements. En silence et parfaitement coordonnés au pieds des lits, comme autant de reflets les uns des autres, nous préparons nos muscles et effectuons les mouvements dans une parfaite synchronie. Nous les connaissons par cœur à force de les répéter tous les jours. Lorsque je lève un bras j’ai eu pendant des années la certitude que nous tous pensions au même instant à faire le même geste.
Sachant qu’il y a vingt-et-un dortoirs en ces lieux, cela fait donc un peu plus de quatre cents personnes concernées.
Je me demande s’ils savent qu’il est possible de ne pas penser comme les autres. C’est incertain. Néanmoins il est capital que personne, eux mais surtout les autres races, n’aient l’impression que quelque chose cloche aujourd’hui. Je dois avoir l’air, encore pour un petit moment, d’une simple unité de l’ensemble, indicernable, indécelable.

Mais en moi-même, je sais que je ne suis déjà plus un E09FS.

E pour Européen.
09 pour Français.
FS je n’en sais rien.

C’est la race des combattants d’élite. Nos ancêtres ont été sélectionnés pour leur masse musculaire, leurs réflexes, leur vue perçante et leur envie d’en découdre. Les premiers descendants de nos aïeux qui ne correspondaient pas à ce standard ont été écarté, et seuls les meilleurs ont été autorisé à se reproduire entre eux pendant des générations. C’est nettement moins cher que les clones et aussi efficace, sinon davantage. Le résultat est un peu le même néanmoins : nous nous ressemblons tous comme des jumeaux, l’âge et le sexe étant les seuls critères variant véritablement parmi nous.

J’ai compris que nos ressemblons énormément à des animaux sélectionnés pour correspondre à un cahier des charges prédéterminé. Plus nous nous en rapprochons, mieux c’est pour l’ensemble. C’est de la que doit venir notre surnom,
Les Chiens de Guerre. Une petite meute pour le moment, en tout environ cinq cents individus, à ma connaissance, auquel il faut retirer une vingtaine de reproducteurs et les jeunes.

En retour, certaines capacités ont été écrasées par nos prouesses physiques. Nous sommes laids parait-il. Un front bas et une mâchoire prognathe. C’est l’un des membres des races « pensantes » qui a dit ça un jour, alors qu’il inspectait les rangs. Il ne l’a pas dit tout à fait devant nous, mais nous avons l’oreille fine et j’étais de garde devant sa limousine. Je ne sais pas ce que ça veut dire, prognathe, mais je doute que ce soit un compliment.
On murmure parfois chez d’autres races plus intellectuelles que j’ai côtoyé au hasard des missions qu’autrefois, il n’existait pas de race, mais seulement des variétés dues aux patrimoines génétiques répartis comme des grumeaux diffus à la surface de la Terre. Après de nombreux conflits sanglants entre ces variétés _ces ancêtres archaïques des races_ Les humains ont tentés de cohabiter en paix, notamment au début de l’ère des voyages à vitesses élevées qui permettaient de trouver un partenaire reproducteur à l’autre bout de la planète en quelques jours.
J’ai compris au hasard des missions de protection rapprochée que les conflits étaient dus principalement à la lutte pour le pouvoir et la domination sur les autres êtres humains. Puisque chaque variété ne pouvait prouver aux autres qu’elle leur était supérieure, la guerre pouvait être sans fin.
L’avènement de la génétique a changé tout cela. La néo-eugénétique devrais-je dire. La nouvelle quête des bons gènes.

Cela a commencé avec des couples choisissant sur catalogue leurs futurs enfants. Ils sélectionnaient des spermes venants de personnes très fortes, très intelligentes ou très belles. La pratique s’est progressivement répandue dans les classes sociales aisées qui ont spécialisé leur descendance en premier, pour les rendre plus aptes à la succession lorsqu’elle serait en âge de le faire. Il parait néanmoins que ce sont eux qui ressemblent le plus à l’espèce humaine originelle.
Puis alors que cela devenait de plus en plus à la mode, des pays ont perçu les avantages de spécialisation _pour les armées de métier par exemple. Certains ont directement choisi des reproducteurs en leur ordonnant de s’accoupler. D’autres ont plus tergiversé, donnant de l’argent à ceux qui acceptaient de copuler avec la personne sélectionnée. Finalement lors des précédentes guerres des derniers siècles, la loi martiale a décrété que la sélection devenait obligatoire. Dans le même temps, la bioinformatique permettait de comparer l’ensemble des gènes _le génome_ d’écarter les maladies génétiques et de faire les meilleurs mariages, tout en gardant le pedigree de plusieurs générations sur d’énormes ordinateurs.

A partir de là, le concept de race humaine pu se concrétiser après des siècles et des siècles de vagues théories infructueuses : rechercher un idéal théorique impossible à atteindre avec un cahier des charges précis, choisir les reproducteurs qui y ressemblaient et obtenir finalement un produit typé et efficace.

Toutes les races n’en sont pas au même niveau. La mienne a été l’une des plus observées et rigoureusement contrôlées. Nous nous ressemblons tous donc beaucoup _taille entre 1m90 et 1m70 selon les sexes, même musculature, endurance semblable, même carrure, ainsi de suite. Une diversité légère est tolérée sur la couleur parce que ça n’a pas un grand intérêt au combat. Mais à part entre nous, aucun membre des autres races, même les supérieurement intellectuelles, n’arrive à nous différencier. En même temps, à leurs yeux, ça n’a pas le moindre intérêt. Un E09FS est un E09FS, point. Et nous sommes supposés penser tous la même chose et l’expression « con comme un E09FS » est couramment utilisée, lorsqu’ils s’imaginent que nous ne sommes pas à portée d’oreille. Je me regarde dans les yeux lorsque je fixe mes frères et sœurs. Nous ne différons que par l’âge ou le genre. Nous sommes une seule meute, fonctionnant ensemble et accomplissant nos tâches entre nous. Nous sommes Nous, et c’est tout ce que nous avons. Ça pourrait être notre devise.

J’ai pris conscience d’avoir un « je » pendant la guerre civile européenne. Les lignées combattantes des différentes zones se ressemblent beaucoup, ayant été une unique race jusqu’à une époque récente, que la discorde a fragmenté au grés des tensions politiques. J’avais donc régulièrement l’impression de frapper dans un miroir. C’est une drôle de chose de tirer et de (se) voir tomber et mourir sans sentir soi-même la douleur d’une balle dans le ventre. Je me tirais dessus tout seul et en touchant des organes vitaux qui aurait pu être les miens, m’attendant à recevoir le choc des balles. C’est cette illusion démente qui à force de pousser mon esprit dans ses derniers retranchements, le tordant au sein de cette folie furieuse née de chairs répandues sur le sol a dissocié mon…. Ame ( ?) de la conscience collective de la meute et fait naître mon je. Puis mon âme m’a obligé à me singulariser à tout prix pour ne pas devenir fou, pour ne pas devoir un jour recommencer me tirer dessus tout seul. Je suis un chien de guerre, mais pas un kamikaze.

C’est vraiment étrange, comme sensation. J’ignore pourquoi cela m’est arrivé et pas à mes frères et sœurs. Une obscure tare discrète et non éliminée parmi mes ancêtres, ou bien sommes-nous déterminés par autre chose que notre hérédité ? Cette perspective m’aurait terrifié autrefois, et aujourd’hui elle est devenue mon seul espoir.

J’ai été élevé comme les autres. J’ignore quels sont mes reproducteurs exacts. Mon enfance s’est passée dans la caserne des plus jeunes, j’ai fait les mêmes exercices que les autres, subit les mêmes contrôles médicaux, la même éducation. Et finalement je dévie. Et bientôt, je serais irrévocablement déchu. J’ai une pensée indépendante désormais, mais elle ne peut se suffire à elle-même.

Une fois la collectivité quittée, elle devient comme un paradis inaccessible, un antre béat de non-pensée où tout le monde pense que la majorité pense pour tout le monde, alors que ce concept de majorité n’est qu’une illusion : Les individualités qui soi-disant la composent n’ont pas à penser chacune par elles-mêmes. Et donc, même malgré sa sécurité, on ne peut même plus vraiment vouloir y retourner.

A force de ruminer ces idées, j’ai fini par trouver un maigre espoir de me créer une identité véritablement unique, au péril justement de cette vie de créature unique que j’idéalise tant. Je dois, pour vivre véritablement, couper totalement le cordon qui me relie à toute cette chair indifférenciée.

Il existe des groupes d’irréductibles qui ont refusés de donner les races, leur descendants ont donnés ce qu’on appelle le Capharnaüm. C’est une insulte mortelle de dire que quelqu’un a un ancêtre originaire du Capharnaüm. Ils ont désormais au bas de l’échelle de la société et vivent pratiquement dans les décharges. L’ironie veut que la plupart d’entre eux ressemblent beaucoup aux races dirigeantes. Autant dire qu’on leur tire dessus à vue s’ils se déplacent hors des mauvais quartiers sans leurs brassards, obligatoires pour leurs petits jobs mal payés. Tout ça pour être sûr ne pas créer de confusion sociale. C’est pourtant eux que je vais rejoindre.
On les laisse effectuer les basses tâches, celles pour qui il serait plus coûteux de sélectionner des races que de les faire faire par ces indifférenciés. Au hasard des tours de gardes devant des bâtiments officiels, j’ai pu leur adresser discrètement la parole. C’est eux qui m’ont appris les mots « âme » et « conscience ». Entre deux ramassages de papiers sales et de crottes de chien. Ils pensent que ces choses sont immatérielles et ne dépendant pas fondamentalement de nos aïeux, et que nous ne sommes plus que des bêtes en refusant de nous emparer de ces trésors qui nous reviennent. Ce sont des gens fiers, ai-je appris. Ils sont certainement les derniers à glorifier le « je ». Ils l’appellent ego je crois. Mais pour moi je est plus parlant. Nous avons beaucoup discuté, dans la mesure du possible. Et ils arrivent à me discerner des autres du premier coup sans jamais se tromper. C’est un peu une forme de magie, à mes yeux. Moi-même, malgré leur variation infinie de taille, de corpulence, de teinte de cheveux ou de peau, je me mélange toujours dans leurs noms. D’ailleurs ils ont promit que j’aurais droit automatiquement à un nom pour moi tout seul lorsque j’aurais gagné les rangs de leurs activistes clandestins.

Après un temps qui m’a paru incroyablement long, où ils se sont assurés de ma bonne volonté et enseigné quelques petites choses théorique, j’ai eu leur feu vert pour les rejoindre. Et le matériel pour y parvenir entièrement.

Ce matin, donc, en sueur après les exercices du réveil, je suis le groupe vers les douches, puis le réfectoire. Toujours en parfaite synchronie, les mêmes gestes au même moment dans le calme complet. Même nos chaussures renvoient un seul bruit.
Vêtu de l’uniforme, une fois que nous nous dirigeons vers les terrains de manœuvre, je repense aux oiseaux que l’on voit passer dans le ciel filer vers des lieux plus favorable. Je ferais bientôt la même chose.

Je ne pourrais exister que seul. Mes frères et sœurs sont mon fardeau. A chaque fois que je les vois je me vois, malgré mon je. Ils me ressemblent trop. Où que j’aille, je serais associé à eux, les gens me percevront comme de la meute. Je suis une excroissance qui doit se couper du reste. Mais j’en suis parvenu à la conclusion que ce n’était pas possible sans tuer ce gigantesque organisme.

Discrètement entre deux manœuvres, j’oblique dans une autre direction, sans courir et l’air décidé. Lorsqu’un gradé d’une race supérieure me demande ce que je fais là, je dis que je transmets un message. Je suis tellement à ce que je fais que mon air sérieux ne lui procure aucun soupçon. Et puis, ne dit on pas abruti comme un E09FS ?

Mais je ne suis plus des leurs.

Je récupère un portable placé au fond d’un placard à balais et vérifie les derniers branchements. J’ai trouvé tout les explosifs sur place, mettant des mois à subtiliser morceaux par morceau sans attirer l’attention. Les activistes du capharnaüm m’ont montré comment les connecter pour les activer par un système artisanal. En faisant mon tour de ménage, j’en ai disséminé un peu partout. Je me place à l’entrée de la caserne, active le code, et sur la demi-heure qui me reste avant l’explosion, j’utilise mon couteau à cran d’arrêt pour arracher la balise GPS implantée dans mon épaule. Malgré ma résistance naturelle, la douleur me fait atrocement grimacer. Mais je suis vraiment, vraiment décidé. Quitte à mourir en voulant suivre mon je seul. Elle est profondément implantée, je saigne comme un porc. Mais je réussi à retirer quelques morceaux, sans doute assez pour la désactiver, du moins je l’espère.

Puis en claudiquant, je quitte la caserne alors que la première explosion retenti à l’autre bout du camp et que les charges explosent les unes après les autres. Je souris en me tenant le bras. Cette nuit mon je sera enfin mon seul maître.

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