dimanche 18 janvier 2009

Frère de sang

Je ne peux me passer d’elle.
Sans elle je meurs. C’est aussi simple que ça. Je mourrais asphyxié dans les plus brefs délais, exsangue de l’intérieur tel un fœtus spolié de son placenta. Elle est là, chaud et éclatant grenat liquide sur son perchoir d’acier. Elle me distille un simulacre de vie via un cordon ombilical de plastique.
Elle, c’est ma poche de sang. Je l’ai rencontré presque en même temps que mon autre ami, mon crabe. Elle en est la conséquence, le soutien, tout ce qui empêche notre mutuelle annihilation.
Le docteur était bien embêté lorsqu’il m’a présenté le Crabe. C’est une leucémie si vous préférez.
En theorie, le crabe sert de metaphore au cancer pour une sombre histoire de pince, a moins que ce ne soit pour sa tendance a aller de travers, je crois. Je prefere ma seconde interpretation. Dans mon cas,  la forme des pinces ne veut rien dire. Mon 'crabe' est liquide et moulé sur la forme de mes veines.
Il me ressemble, ce crabe. Nous avons de nombreux gènes en commun. Mais tout de même, j’aurais peut-être préféré un cancer des poumons, du foie ou de la rate, moins diffus et plus facile à identifier en une masse, meme nébuleuse. Mon crabe se prends pour la mer entiere.
Cet mer coexiste encore plus exactement au même endroit que moi-même. Elle est dans ma chair, mes doigts, ma langue, mon cerveau et mes organes génitaux. Elle vibre des moindres battements de mon cœur, voit par mes yeux, entend par mes oreilles. Ses tentacules s’étendent dans le plus insignifiant de mes capillaires sanguins.
Je l’aime autant que ma poche de sang. Ce sont les deux incarnations d’une lutte éternelle, le chaos contre l’ordre, la violence de l’anarchie contre l’implacabilité de la civilisation.
La poche de sang a toujours eu l’avantage du nombre. Des dizaines, peut-être des centaines de donneurs sanguins ont donnés d’eux même pour qu’elle ait une chance de l’emporter sur le crabe-liquide. Pensez donc, depuis tout ces mois passés à l’hôpital, ce sont des litres et des litres de sang morts dans mes veines, un torrent pourpre de guerre mondiale, des légions étrangères par centaines venues combattre les séparatistes d’un pays alliés.
A l’inverse, ma mer interieure est pâle et seule au monde. Tout commença avec une seule cellule, comme dans les plus belles histoires de conceptions de la vie. Cette cellule unique se multiplia mais au lieu de donner des clones d’elle-même, elle donna des copies différentes, chacune ne partageant pas tout à fait les mêmes chromosomes, certaines en ayant perdu, d’autres les ayant en triple exemplaires, une anarchie fondée sur le modèle « chacune pour soit et l’Hôte pour tous ». Seul point commun au cœur de ma moelle osseuse : le mot d’ordre « croissez et multipliez » que plus rien ne pouvait empêcher, museler. Alors elles s’en donnent à cœur joie : elles innovent, elles vivent leurs vies chacune dans leur coin, abandonnant toutes leurs cousines, les cellules qui me constituent, les laissant dépérir d’asphyxie faute de globules rouges pour les ravitailler, de globules blancs pour les protéger.
La chimiothérapie a emporté les plus faibles éléments de la mer dans un génocide au gaz moutarde. Mais les plus fortes sont restées et elles seules sont encore là, et elles ne se laisseront pas faire. Elles sont immortelles. Un médecin m’a rapporté que les cellules cancéreuses d’une femme morte dans les années 50 continuent de prospérer. Sans doutes que les miennes aimeraient bien en faire autant, mais elles ne peuvent bourgeonner à la surface de ma peau et s’en aller, les malheureuses vouées à vivoter de la poche de sang sans espoir de triompher. Et si elles ne peuvent l’emporter définitivement, elles voudraient bien entraîner leur hôte, c'est-à-dire moi, dans leur tombeau commun.
Je m’en amuse, maintenant. Il n’y a que cet mer interieure pour me tenir compagnie entre deux visites des médecins. J’ai appris à l’entendre, elle et sa rage de vivre. Malgré le mal qu’elle me fait, j’ai de la compassion pour sa cause. Peut-on considéré que ce bourgeonnement de vie n’a pas autant droit à la vie que d’autres morceaux de chair humaine, d’autres produits dérivés de l’humain, même si leur indépendance est impossible ? C’est un peu mon frère de sang, mon siamois invisible.
Le seul vrai problème c’est que ces cellules font de moi un vampire. Sans les êtres humains, je meurs. Seul et immobile sur le dos dans ma chambre d’hôpital, avec mon cordon ombilical de plastique et de sang, je ne dépends que du bon vouloir des donneurs. Ce sang aurait pu partir ailleurs : sauver des accidentés de la route, que sais-je d’autre. Mais non, le combat dans mes veines paraît éternel. Retourné sur le dos comme un cafard, j'occupe tout l'espace de la chambre. Ma famille a du apprendre à se debrouiller sans moi. Peut-être qu’un jour la société en aura assez que je la parasitasse, à l"instart de mon cancer, et m’achèvera discrètement, lorsquelle aura elle-aussi echangé son humanité contre autre chose. Mais ça ne semble pas encore lui avoir traversé l’esprit. La riposte sera lente, je sens, de la même façon que la poche de sang remplit également cette chose.
Vraiment, je m’ennuierais sans tout ce sang et mon frère jumeau liquide. Le combat du bien contre le mal est en moi. Je ne sais plus très bien quel est le bon camp.

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