Nom de Dieu, nom de Dieu, nom de Dieu.
Sept mois sans Internet. Évidemment, la meilleure façon d'avoir de l'inspiration, c'est encore le partiel de mathématique, ça ne rate pas. J'espère que mes capacités "littéraires" n'auront pas trop régressé suite à cette absence prolongée. J'ai un peu mal aux yeux à force de relectures et il y en encore du travail. Mais nom de Dieu j'y suis arrivée !
Que dire, sinon...Voilà c'est fait ?
Quelque part, ailleurs, dans une salle
d'audience pavée de marbre rose veinée de sang et
d'albâtre. Des coquilles incrustées y dessinaient autant
de spirales hypnotiques pour qui y fixait trop humblement le regard.
Les lieux n'étaient pleins, mais
les murmures des courtisans et de l'océan tout proche s'y
répercutait indéfiniment, semblait-il. Cela ne calmait
pas Céruse, dont les oreilles restaient couchées en
arrière sur son crâne plat de rongeur. Les quelques
créatures présentes le regardaient d'un œil faussement
indifférent, qu'elles soient sous forme humaine ou plus...
reptilienne. Il se demandait si venir ici était vraiment une
idée brillante. Lui, la créature des marais à
tête et queue de rat, dont la peau évoquait la queue des
mêmes rongeur. Il n'avait en cet instant qu'une envie, celle de
quitter cet endroit en rasant les murs le plus discrètement
possible. Mais il était trop tard pour reculer, à
présent. Lui dont l'espèce était, selon la
légende, les fruits des amours ratées entre un rat et
une troll. Bizarrerie de son monde qu'on surnommait troll à
rat ou trall pour faire plus court, n'avait d'autre choix que
d'avancer d'un pas mesuré vers le trône en bout de
salle.
En face de lui, la reine du peuple
ophidien, assise sur son trône avec un curieux mélange
de rigidité et de flegme étudié, semblait
chercher activement à dissimuler l'attention qu'elle leur
portait sous un voile de torpeur. A moins qu'elle ne s'en ficha
réellement. Arrivé à moins de cinq mètres,
Céruse se laissa tomber à genoux, et la jeune fille qui
l'accompagnait fit de même, avec un peu de retard.
La dureté du carrelage froid
sous ses rotules lui fit l'effet d'un électrochoc. Il se mit à
parler, vite, de sa voix couinante en oubliant de reprendre sa
respiration, avant quelqu'un ne décide que le laisser entrer
était finalement une erreur administrative..
- Votre majesté, je vous implore
d'écouter mon histoire jusqu'au bout. Je m'appelle Céruse.
Je passerais sur les détails de ma vie qui ne vous
intéresseront pas, ma famille, mes amis, mes activités
quotidiennes. Je suis venu vous parler de cette petite humaine très
étrange qui m'accompagne. J'ai l'habitude de passer
régulièrement sur le monde d'à côté.
(la Terre. Savez vous pourquoi pourquoi elle porte un nom si simple ?
Ils ne sont même pas fichus de savoir que d'autres mondes
existent, comme bien des espèces primitives. Ce caillou dans
l'espace est le seul qu'ils connaîtront jamais avant
longtemps.) J'y fais un peu de trafic, les poubelles, ce genre de
chose. Parfois je rapporte quelques bricoles de valeurs, un caillou
percé, un bébé humain laissé seul sans
surveillance. Prudent, je reste habituellement dans l'ombre et dans
les égouts, là où ils passent en
accélérant le pas et baissant la tête, préférant
ne pas savoir que je suis là. J'ai mes habitudes dans la ville
nommée Rio de Janeiro, passant des taudis aux plages ou au
centre ville. Je sais m'y cacher, mais cette cité est immense
et j'éprouve souvent le besoin de vagabonder ailleurs, pour
mieux la goûter, la ressentir.
A ma profonde honte, c'est ma
gourmandise qui m'a perdue face aux humains. Un égout
débouchait sous un gigantesque quartier surveillé, tout
propre, entouré par de grandes grilles. C'est une sorte de
village à part où leur noblesse ou du moins
l'équivalent se protègent des pauvres ou des créatures
telles que moi, à leur insu. Je faisais tranquillement les
poubelles (gigantesques, au passage, une vraie salle des coffres au
trésor) lorsque les vigiles m'y ont coincé. Je n'ai
rien vu venir, tout heureux que j'étais de la quantité
phénoménale de viande faisandée à point
que j'y avais découvert.
Nerveux, le trall se dit qu'il devait
peut-être aller plutôt à l'essentiel, mais
la reine et toute son espèce avaient la réputation
d'être des joueuses qui laissaient une chance aux bons
conteurs et à ceux qui savaient capter leur attention. La
créature en face de lui n'avait pas bougé d'un cil.
Maintenant qu'il avait commencé son histoire, il était
obligé de continuer.
- Ils m'ont menacé avec leurs
armes en hurlant. Terrorisé, j'ai été roué
de coups et à moitié assommé, ligoté et
traîné dans un endroit particulièrement lumineux.
J'ai d'abord cru que c'était le châtiment normal des
criminels. Même si je passe beaucoup de temps sur la Terre je
ne m'intéresse guère aux mœurs de ses
habitants.
Malgré l'heure avancée, ils ne tardèrent
pas à rameuter tout ce que ce village fortifié comptait
d'habitants.
D'autres humains arrivaient avec des espèces
de petites boîtes produisant des éclairs sans
tonnerre. Ils faisaient des "oh" et des "ah"
en me montrant du doigt, parce qu'ils n'avaient jamais vu le
moindre troll à rat de leur vie. Aveuglé, je grognais
et je montrais les dents sans espoir. Je me suis débattu
furieusement mais j'étais plaqué au sol par les
vigiles.
Après un très long moment
de palabre, ils m'ont ensuite transporté dans une pièce
sans fenêtre avant de visser solidement mes chaînes aux
murs. Les humains continuaient à affluer, commentant ma
laideur , se demandant ce que je faisais là, d'où je
venais et parlant tous en même temps. Ils ne se gênaient
même pas pour m'examiner sous toutes les coutures, à ma
plus grande gêne .Je ne savais pas ce qu'ils me voulaient, ni
pourquoi ils ne s'étaient pas contentés de prévenir
leur milice ou de m'abattre comme un chien. Je n'avais pas compris
que j'étais déjà prisonnier dans la zone qu'ils
réservaient aux pires malades mentaux de leur espèce.
J'ai passé trois jours à
voir des humains m'examiner comme une bête curieuse, à
être nourris de force de viande d'une fraîcheur à
en vomir, voir de légumes. A ce moment précis de son
histoire, la voix du trall tremble de dégoût,
déclenchant les rires à peine retenues de quelques
auditeurs. Sans parler de leurs insecticides et d'autres substances
dont je ne connais ni le nom ni l'usage mais vraiment puantes. Je ne
distinguais à vrai dire le jour et la nuit qu'au rythme de
leurs absences ou de leurs présences, puisque les humains
forment une espèce essentiellement diurne. Ceux-ci parlaient
sans cesse de mots n'appartenant pas à mon vocabulaire, tels
que "tournage", "scénario" et diverses
choses bizarres. Par moment, j'avais l'impression qu'ils allaient me
dévorer tout cru, à d'autres qu'ils voulaient m'envoyer
dans un zoo. Je ne comprenais pas où ils voulaient en venir et
cela m'inquiétait encore plus qu'une condamnation à
mort immédiate. Qui traite donc les charognards de cette
façon, si des personnes maléfiques et sadiques ?
La fillette à côté
de lui lui donna un coup de coude. Elle ne comprenait pas la langue
qu'il était entrain d'utiliser, mais elle se repérait
dans le récit en reconnaissant quelques mots tirés de
la sienne. Ses yeux ne quittaient pas pour autant la dame sur le
trône et ses lèvres ne bougeaient presque part alors
qu'elle chuchotait.
- Tu es sûr qu'elle ne s'est pas
endormie ? Elle a les yeux à moitié fermé.
- Ne m'interromps pas maintenant, ne
t'en fais pas c'est normal. La rassura Céruse dans un souffle.
Il risqua un autre coup d'œil anxieux
vers son altesse à écaille. Satanés reptiles et
assimilés. On ne savait jamais lorsqu'ils écoutaient ou
pas.
Il reprit, tentant d'ignorer sa propre
peur:
-Et puis elle est venue me voir.
C'était cette petite fille mince
aux cheveux châtains blonds, si pâles qu'ils en
paraissent gris comme vous pouvez le voir par vous-même. Elle
était entrée à une heure où tout ses
congénères étaient repartis s'occuper à
je ne savais quoi. Ma prison était en réalité
un ancien local à balais simplement fermé par un verrou
pausé à la hâte. Sans doute avaient-ils jugé
mes chaines comme des entraves suffisantes. La lumière
blafarde tombant du plafond me blessait les yeux, et je crois que je
n'avais pratiquement pas dormis depuis ma capture. J'étais
hagard et prêt à vomir sur n'importe quel humain
s'approchant de trop près. Elle m'a jaugée depuis la
porte, a hoché la tête, puis a croisé les bras.
- Bonjour monsieur le monstre, a-elle
gravement déclaré.
Je parle son dialecte humain, le
portugais. Ils ne le savaient pas car je m'étais bien gardé
de leur répondre, pour limiter mes ennuis. Mais je commençais
à craindre de devenir fou, tout seul dans cet enfer,
et de ne pas réussir à me sortir de là. Alors
je suis sorti de mon mutisme, juste pour elle. J'ai faillis
l'insulter mais quelque chose, son air plus sérieux que les
adultes, sans doute, me retint de justesse.
- Salut, petite fille.
Elle n'a même pas levé un
sourcil. Mes entraves étaient bien trop courtes pour que je
puisse l'attaquer, si jamais j' en eu envie. Elle s'est approchée
autant qu'elle l'a pu, collant quasiment son nez contre mon museau.
- Tu tournes où, au juste ?
- Quoi ?
- Il n'y a pas de caméras dans
cette pièce, tu le sais ? Tout doit être devant une
caméra ici.
Elle a marqué une pause. Puis
elle a ajouté, très sentencieusement.
- Enfin, surtout pour nous, les
monstres.
Je l'ai regardé sans comprendre.
- De quoi parles-tu ? Tu n'as rien d'un
monstre.
Je ne me considère naturellement
pas non plus comme une créature de foire, mais j'avais bien
saisi que tous ici me considéraient comme tel. Elle a haussé
les épaules.
- ça, c'est qu'ils essaient de
me faire croire... Mais je suis plus maligne que ça.
- Allons donc.
- Si si, tu es un monstre
particulièrement laid, donc ça doit te paraître
bizarre, mais je suis bien un monstre moi aussi. D'ailleurs, je suis
venue te demander... Tu veux pas être mon ami ?
- Quoi ? Pourquoi moi ?
- Tu es enchaîné.
Elle sourit. Ses dents étaient
parfaites, toutes blanches et polies presque à en luire.
- Parce que tu vois, tu ne sortiras pas
d'ici d'après ce que j'ai entendu. Ils ne vont peut-être
même pas te détacher pour tourner. Donc tu pourrais être
mon ami pour toujours.
Sacrée gamine. Je commençais
à me demander si ce n'était pas mon imagination qui
l'avait inventée pour me tourmenter. Elle était
franche, ça on ne pouvait pas le mettre en doute, mais tout
aussi brutale que les adultes avec leurs foutues chaînes à
vélos qui m'entravaient. Je la regardais avec méfiance.
- Et ça veut dire quoi, tourner
?
- Tu verras. J'ai pas le temps de
t'expliquer maintenant et tu le découvriras bien tout seul.
- Et si je te jure mon amitié
éternelle à condition que tu me sortes d'ici, ça
ne marche pas ?
- Non. Je ne fais pas confiance aux
gens.
Elle haussa à nouveau les épaules.
- J'ai
de nouveaux amis tous les jours, et de nouveaux parents aussi.
J'aimerais avoir un ami plus longtemps que ça, c'est tout. Et
puis avec toi, je n'aurais pas besoin de t'expliquer trop longtemps
que nous sommes des monstres pour te convaincre.
Je l'ai regardé avec de grands
yeux ébahis. De ce que j'en savais, les mœurs des humains ne
correspondaient pas avec son charabia. Je n'eus pas le temps de
l'interroger davantage.
- Je dois filer. Si je reste debout, je
vais avoir des cernes et ce n'est pas bien. A plus tard.
- Attends, tu ne m'as pas dit ton nom !
Elle se retourna sur le pas de la porte
et hésita quelque peu.
- Je m'appelle Agathe. Et toi ?
- Céruse.
- ça marche. Au revoir.
Et elle a filé, comme ça,
sans faire de bruit.
Un autre laps de temps s'est écoulé,
où des humains venaient me voir, me nourrir, balayer mes
excréments, ou me laver au jet d'eau de la façon la
plus humiliante qui soit. Ils se demandaient quoi faire de moi. Ils
parlaient toujours par mots bizarres et je ne pouvais généralement
en deviner le sens, dans ce contexte. Mais finalement, je pris
conscience que j'étais là où ils tournaient les
images que les autres humains regardaient dans de grosses boîtes.
C'est pour ça qu'ils n'avaient pas prévenu leurs
miliciens officiels. Parce que j'étais l'occasion de faire de
magnifiques effets spéciaux dans une histoire (c'est un peu
comme du théâtre, mais ils peuvent faire des choses plus
longues et prendre plus de temps) et qu'ils se fichaient de savoir
d'où je pouvais venir et de tout le reste, tant qu'ils
pouvaient la réaliser à moindre frais. Je ne suis pas
un expert en culture humaine, comme je l'ai déjà
mentionné. ça ne m'intéresse pas plus que ça
mais l'idée d'avoir des petits morceaux dans toutes les boîtes
à image des humains m'horrifiait profondément. Je
faisais mon possible pour avoir l'air méchant et les
convaincre de ne pas m'approcher, mais cela semblait les
enthousiasmer plus qu'autre chose. Finalement je choisis la solution
inverse et les ignorai complètement. Ils me tourmentaient
toujours autant, mais je n'avais plus à regarder droit dans
les yeux mes tortionnaires.
Je patientais jusqu'à croire
qu'Agathe m'avait abandonnée lorsqu'elle revint enfin. Elle
n'était plus blonde mais brune, maquillée, sa peau
bronzée dénudée sous un maillot de bain
minimaliste. Elle paraissait beaucoup plus vieille que lors de notre
première rencontre. Si je ne me basais pas davantage sur mon
odorat que sur mes yeux, je crois que je ne l'aurais pas reconnue.
- Agathe ?
- Bonsoir Céruse. Moi c'est
Clarisse. Agathe c'était hier.
Je la regardais sans comprendre.
L'odeur de la même petite fille était là,
derrière le maquillage et le savon.
- Je te reconnais, Agathe, Clarisse, ou
qui que tu sois. Tu es déjà venue me voir.
- Ben oui, je ne l'ai dit à
personne d'ailleurs, ça m'aurait valu des ennuis. C'est malin
de ne pas leur dire que tu parles au fait, c'est souvent casse-pieds
de devoir répondre. Mais il n'empêche qu'aujourd'hui je
m'appelle Clarisse.
- Je ne comprends pas... Tu as dit que
tu changeais d'amis et de parents régulièrement... et
maintenant tu changes même de prénom ?
- Oui. C'est assez logique, d'une
certaine façon, non?
Je commençais à me dire
que cette petite était complètement folle. Je n'avais
pas entièrement tort.
- Je crois qu'à l'extérieur,
les enfants gardent le même prénom tout le temps, et les
mêmes parents, et les mêmes amis, c'est vrai,
poursuivit-elle. Mais ce sont les Gens qui Regardent, les
Spectateurs. Et moi, je fais partie des Gens qui font de la
Télévision, les Acteurs. C'est différent.
- Donc tu es de ceux qui se retrouvent
régulièrement dans les boîtes à image qui
bougent ?
- C'est ça.
Maintenant que
j'y repensais, les humains gardaient le même nom d'un bout à
l'autre de leur existence, normalement. J'étais de plus en
plus sûr que son histoire clochait. Ou alors elle se moquait de
moi.
- Et pourquoi tu changes d'identité
? Quel rapport ?
- Facile. Les Spectateurs veulent de
jolies histoires avec de belles personnes auquel il arrive des
choses. Mais pas toujours aux mêmes personnes car sinon ça
serait un peu ennuyeux. Alors il faut plus de personnes que ce que
nous sommes ici. Là j'ai quatorze ans, je m'appelle Clarisse,
mon papa est en prison et j'essaie d'aider ma maman à la
maison sans me faire embêter par les garçons du taudis,
tu vois ? Hier j'étais Agathe, la petite fille de dix ans qui
adore les crêpes que sa maman lui achète toutes faites
et son papa lui fait un bisous en rentrant du travail. Tout à
l'heure, j'en aurais treize avec un autre nom et d'autres parents, et
ainsi de suite.
- Je commence à comprendre. Mais
sinon, tu as un nom à côté de ça ? Qui
es-tu quand tu n'es pas sur le plateau ?
Elle réfléchit longtemps.
- Je garde la même identité
jusqu'au prochain tournage. En général, je me balade
quelque part, et là l'un des scénaristes fait "eh
là ! Toi !" et me dit quel texte je dois apprendre et
comment le jouer. Si c'est une identité que j'ai déjà,
alors je sais où et à quelle heure venir jouer. Et si
je ne suis pas là, quelqu'un ira à la recherche
d'Agathe. Ou de Clarisse, Maria, Kate, et ainsi de suite. Puis là
on m'a dit que je pourrais aussi faire des défilés, je
crois que c'est tout petit peu différent car il n'y a pas
besoin de nom. Mais ce n'est pour tout de suite.
Elle mettait ma patience à rude
épreuve, Agathe, Clarisse, Maria, Kate... Ou qui que ce soit
d'autre.
- Mais avant de faire des images pour
les boîtes (c'est pas douloureux d'ailleurs ?) tu avais bien
une mère, un père et un nom fixe?
- J'ai posé la question, il y a
longtemps. Je suis née sur un plateau, mais pas ceux d'ici,
plus loin. Mon père est officiellement le directeur des
studios. Il dirige tout ici, donc c'est métaphorique, enfin je
crois. Un jour, un réalisateur a choisi deux très
belles personnes pour une autre histoire, les a filmés entrain
de coucher ensemble et quand ils ont su que j'étais dans le
ventre de la femme, le directeur a dit qu'on pouvait me garder, et il
m'a adopté officiellement. Je suis née sur le plateau
et je suis un peu la mascote ici, la Gérie.
- Tu veux dire l'égérie ?
- Oui, je crois que c'est comme ça
qu'on dit. Mais on m'a bien avertie qu'une partie de l'histoire est
au sens figuré, je ne sais pas trop laquelle. Sinon je fais
autre chose comme apprendre la géographie, à lire ou
des trucs comme ça avec un précepteur, mais on me filme
aussi dans ces moments là donc je pense que je suis toujours
actrice, donc ce n'est ni plus ni moins irréel que le reste.
- Ah... d'accord. Et que sont devenus
les gens qui t'ont conçu ?
- Je crois qu'ils sont parti d'ici.
J'ai farfouillé pour retrouver la vidéo car les gens
qui s'occupent de moi m'avaient cachés les images, mais
c'était jusque que c'était dégoûtant, pas
pour m'empêcher vraiment de les voir.
- Et ce directeur ?
- Je ne le vois jamais, il est trop
occupé. J'ai des cadeaux de lui, de temps à autre, mais
je ne sais jamais si c'est pour l'un de mes rôles ou autre
chose. C'est très embêtant car je ne sais pas quand je
peux vraiment y toucher.
Elle semblait amère, mais
à son insu. Elle changea soudain de sujet comme si nous
venions de parler de son dessert préféré ou du
temps dehors.
- Et toi, Céruse, tu t'appelles
toujours comme ça ? On appelle comment les monstres comme toi
?
- Je suis un trall. Un descendant d'un
croisement mythologique entre un rat et un troll. Et je m'appellerais
ainsi jusqu'à ma mort.
- N'en sois pas si sûr. Tu vas
jouer très bientôt, je crois bien. Donc des gens vont te
trouver un autre nom, une nouvelle famille, de nouveaux amis. Mais je
me demande qui ils vont choisir... On n'a pas voix au chapitre, nous
les acteurs, surtout les plus jeunes comme moi. Mais sinon je serais
contente d'être ton amie là-bas aussi.
- Je ne me laisserais jamais traiter
comme si j'étais leur marionnette. Je vais me débattre
de toutes mes forces s'ils essaient, prévins-je.
- Je ne sais pas comment ils vont
réagir alors. Mais certainement pas bien. Il y a longtemps
j'ai déjà eu la fessée pour moins que ça,
mais j'étais petite. Je crois que je t'aime bien.
Je soupirai. Mes geôliers étaient
définitivement plus cinglés qu'une bande de gobelin
intoxiqué à l'ergot de seigle.
- Qu'est ce que j'ai fait pour mériter
ça ?
- Tu es un monstre plutôt
bizarre, toi aussi, ça me plaît.
Cela me rappelait qu'autre chose
clochait.
- Attends, tu as dit ça hier,
déjà, "nous" les monstres. Tu te considère
donc comme un monstre ?
Elle acquiesça.
- Je crois que beaucoup de gens ici
sont des monstres, oui. J'ai regardé dans le dictionnaire, ça
vient du verbe "montrer". On nous montre, donc nous sommes
des monstres. Pour l'espèce, nous sommes des Acteurs. Ou des
Comédiens. Je t'ai déjà expliqué ce que
c'était non ?
- C'est imparable, je suppose.
- Tiens, sinon, si tu es mon ami pour
longtemps,je crois qu'il me faut un autre nom. J'ai aucune identité
qui soit vraiment adaptée pour être amie avec un troll à
rat, je crois. Voyons voir... Zut, j'ai jamais choisi de prénoms
moi-même...
C'était important pour elle,
visiblement. C'est à ce moment là que je l'ai prise en
pitié, cette gosse. J'ai soupiré.
- Je te nomme Aoibheann, c'est nom
rapporté de ... oh, et puis ça n'a pas d'importance. ça
t'ira ?
Elle marmonna plusieurs fois son
nouveau prénom. Puis elle sourit, de toutes ses petites dents
parfaites.
- C'est bien. Pas facile à
prononcer, mais ça me plaît. C'est un vrai prénom
de monstre bizarre, pas de faux Spectateur. ça s'écrit
comment ?
- Dans ta langue, je l'ignore. Donc,
maintenant, puisque tu as un prénom pour être mon amie,
pourrais-tu faire quelque chose pour moi ?
- Vas-y ?
- Tu ne veux toujours pas me sortir
d'ici ?
- Plus que jamais !
Je soupirais.
- Bon... Tu pourrais au moins me
trouver de la viande faisandée ? Je digère mal la
viande fraîche et c'est tout ce qu'on me donne à la
béquée, ici.
- Je trouve ça où ?
- Tu trouves un animal mort ou tu
laisses de la viande dans un endroit tiède assez longtemps
pour qu'elle prenne une odeur spéciale et une couleur
verdâtre. S'il y a des mouches et d'autres insectes qui
viennent y pondre, c'est normal.
- Je devrais pouvoir m'arranger. Bon,
je te laisse, je vais être en retard pour faire Odetta.
- Bien sûr. Mais pour moi, tu
restes Aoibheann, n'est ce pas ?
- Pour sûr. Je ne l'oublierais
pas !
Et elle est repartie, en me faisant la
bise du bout des doigts. Sacrée petite Aoibheann. Elle animait
ma solitude, finalement. Pour des critères humains, c'était,
et c'est toujours une belle fillette. Une peau parfaite, de beaux
cheveux, de beaux yeux gris et un sourire magnifique. Elle était
toujours tirée à quatre épingle avec ces odeurs
de maquillages, de savons, de vêtements propres, ces odeurs de
poupée, que je n'aimais pas trop, il est vrai, parce que je
suis un trall après tout. Une armée de maquilleuse,
avais-je compris, était là pour déguiser les
Acteurs. Mais derrière tout cela il y avait son odeur à
elle, dissimulée sous les parfums artificiels Pas assez
bien pour échapper totalement à mon excellent odorat.
C'était une odeur de petite fille humaine, qui prenait tout
doucement les accents fauves de l'adolescence mais avec cette
impression persistance de désespoir mal contenu. Elle me
donnait sans dégoût de la viande à point, du bout
des doigts. Elle disait qu'il en fallait plus pour dégouter
l'amie d'un trall. Elle prenait ce rôle au moins aussi au
sérieux que tout ceux qu'elle jouait devant la caméra.
Je ne pouvais rien faire d'autres que d'acquiescer aux lubies de
cette sale gosse qui parlait beaucoup, m'exposant ses théories
sur les monstres, la vie des Spectateur et la sienne. Elle en savait
encore moins que moi sur sa propre espèce, je crois bien.
Alors je parlais aussi, lui posant des questions sur les règles
de ce monde bizarre. Elle s'attachait à moi mais elle n'osait
pas me laisser partir, alors je lui parlais de chez moi, de mes
frères et soeurs, des fées et des peuples du monde à
côté du sien. ça l'intéressait
moyennement. Elle avait déjà un rôle de fée
dans une série où elle n'avait presque pas de texte et
s'en était rapidement désintéressée. En
fait, elle savait captiver les gens dans une certaine limite, savait
quand obéir à ses chefs et quand elle pouvait abuser
des règles, mais tenir une discussion normale avec elle
relevait souvent du défit.
Par contre, elle m'écouta
attentivement quand je lui expliquais que mon peuple se regroupait
pour la survie.
- Et donc vous vous êtes proches
les uns des autres ?
- Bien sûr. Nous nous chamaillons
de temps à autre mais comme nous risquons souvent notre peau
avec les autres trolls ou même des créatures qui nous
trouvent très laids et nous donnent la chasse, nous restons
solidaires car nous ne savons jamais quand nous pourrions avoir
besoin d'aide.
- Hum hum.
Elle avait l'air triste,
d'un seul coup, je veux dire, plus triste que d'ordinaire. Puis elle
ajouta, en passant du coq à l'âne.
- Je vais partir d'ici le mois
prochain, au fait. Des gens sont passés me voir.
- Ah ?
- Je n'ai jamais quitté les
studios. En fait, c'est certain cette fois, je vais faire des défilés
de mode: je vais aller à Paris, Milan, Londres...C'est une
idée de mon père adoptif.
- ça consiste en quoi ?
- Je vais porter des vêtements,
des tas de vêtements différents et les gens vont me
regarder marcher avec. Je n'aurais plus de texte à apprendre
et je n'aurais plus de nouveaux prénoms.
- ça n'a pas l'air de te faire
plaisir.
- Non. Des tas de gens sont ravis pour
moi, pourtant.
- Et tu leur as demandé au
passage comment ils vont t'appeler là bas ? Tu as forcément
un autre prénom qui reste ?
- A priori je serais Camilla ou quelque
chose ça... Mais c'est que le nom du rôle avec les cours
et le précepteur et la dame qui me met au lit le soir, rien
d'autre, j'en suis sûre ! Pourtant... ils m'ont montré
des papiers officiels où j'ai ce nom. J'ai dit au réalisateur
que j'avais déjà eu quatre ou cinq documents
d'identités différents à la fois pour des
tournages, ils ont rit ! Ils me prennent pour une folle mais je sais
ce que je dis ! Je les déteste tous !
J'étais surpris de l'accent de
haine qui apparaissait dans sa voix. Pauvre môme. Ils avaient
raclés sa personnalité autant qu'ils l'avaient pu pour
en faire cette poupée, cette jolie poupée qui disait,
faisait ce qu'ils voulaient, portait ce qu'ils décidaient. Je
doute qu'ils aient la moindre idée de ce qui restait
d'authentique dans sa tête. Ce n'était pas plus mal
d'ailleurs, je pense qu'ils auraient commencé à avoir
peur, s'ils avaient su. Je tentais de la réconforter malgré
tout. Si elle partait de là, elle penserait peut-être à
me détacher avant. Elle était peut-être folle,
mais pas incohérente dans ses délires, après
tout.
- Tu seras toujours la même
Aoibheann pour moi. Même si je devais te voir un jour sur un
plateau ou dans une de tes séries télévisées.
- Merci. Merci mille fois. Je t'adore
Céruse.
Elle m'a embrassé sur la joue et
elle est repartie. Elle ne repassa pas me voir le lendemain soir, ni
le surlendemain.
Et pour cause, mon tournage commença.
Je ne m'étais douté
de rien. On avait évidemment totalement omis de m'en avertir
(pourquoi l'auraient-ils fait ?). Pas moins de cinq personnes
entrèrent dans ma geôle. Je somnolai comme d'habitude,
les observant d'un œil méfiant. Le plus petit s'avança,
vêtu d'un short et d'une chemise à fleur de couleur
criarde. Ses yeux noirs ressortait sur le blanc de ses yeux comme de
gros raisins secs. Son odeur ne m'apprit rien de plus que pour les
autres, mélange de tabac, de déodorant pour homme et
relents ordinaires. Il était déjà venu
m'examiner plusieurs fois. Je ne soutins pas son regards, préférant
m'absorber dans la contemplation du carrelage. Ce qui explique que je
ne le vis pas à temps m'attraper le museau. Je poussai un
couinement aigu en essayant de me dégager. Je ne pus éviter
de le regarder droit dans les yeux. Il me dévisageait comme le
ferait un très gros rapace. Les trolls à rat n'ont pas
de prédateurs, mais nos ancêtres, si. Le moindre de mes
poils rêches était hérissé. Je me compris
en sentant une chaleur humide sur mes pattes arrières que je
me faisais dessus. Le bruit de ma pisse raisonna longtemps sur le
carrelage, alors que j'étais trop terrorisé pour m'en
soucier. Il recula à peine ses bottines, sans bouger. Ce sale
type me maintenait si fort que j'en avais du mal à respirer,
alors qu'il en profitait pour examiner mes dents, mes yeux, mes
membres amaigris et jusqu'aux parties intimes de mon anatomie. Il
était déjà venu auparavant, je le savais. Mais à
présent les mots « tournages » et «
scénarios » raisonnaient dans ma tête. Je savais
ce qu'il voulait, à présent. Ce taré était
un réalisateur et c'était à lui qu'on avait
décerné le droit ou le devoir de trouver en quoi me
transformer.
- Cet animal pue. Passez le au jet d'eau avant
de me l'apporter d'ici une demi-heure. Studio numéro 11.
Il
déclara cela sur un ton parfaitement anodin. Puis il me passa
une muselière grossièrement allongée, destinée
auparavant à un gros chien, je le sentis lorsqu'elle me
comprima le museau. Puis il laissa faire les vigiles derrière
lui, épais comme des armoires à glaces.
Je fus
traité sans plus d'égards, et finalement lourdement
maintenu à l'aide de gros câbles, avant d'être
traîné dans une suite de couloirs interminables. Je
restai prostré comme si j'étais déjà dans
l'enfer réservé aux tralls. Les armoires à
glaces étaient deux à me porter et je ne pouvais que
voir les lampes sans flamme du plafond qui m'aveuglait ou bien les
murs en me tordant le cou. Ce village de fou était
gigantesque. Des gens nous croisaient au passage, plaisantaient ou
nous ignoraient. La plupart étaient déjà passé
me voir au moins une fois et ma présence ne suscitait plus
l'étonnement. Je sentis à un moment l'odeur d'
Aoibheann et d'autres enfants, mais sans pouvoir m'en préoccuper
davantage.
Ils me déposèrent enfin dans une
salle de la taille d'une petite cathédrale afin de finir de me
traîner sur un chariot pour m'enchaîner par les pattes
arrières dans un placard minuscules. Puis ils me délièrent
les pattes avants et me retirèrent ma muselière en
s'écartant rapidement et rabattirent sur moi les portes de ce
minuscule cagibi. J'examinais mes chaînes. Ils avaient fini par
trouver de l'acier, et la chaîne était reliée
directement à un gros tas de parpaings. Je ne pourrais pas en
profiter pour m'évader. Je reniflais et massai les traces que
m'avaient laissé leurs mauvais traitement, et attendit à
quatre pattes dans les ténèbres, le dos courbé..
Ces instants durèrent une éternité. J'entendais
des humains discuter à propos d'un monstre échappé
d'un laboratoire. Je commençais à m'inquiéter
avant de saisir que c'était de moi qu'ils parlaient... Je ne
voulais pas entrer dans leur jeu. Et si je leur faisais un grand
sourire au lieu de leur cracher dessus ? Cela pourrait gâcher
leurs plans. L'ennui c'est qu'avec mes dents, ces idiots ne feraient
jamais la différence. Au moment où je me demandais
comment ils comptaient me contraindre à jouer, une décharge
électrique dans le dos me fit bondir en hurlant. Mes liens se
détendirent avant de se bloquer brutalement. Je retombai à
quelques dizaines de centimètres d'une femme vêtue
seulement d'une serviette de bain, sans plus savoir où j'étais
ni qui j'étais. Je m'étalais lamentablement à
quatre pattes en me mordant la langue jusqu'au sang.
- Coupez
!
Je grognais malgré moi. L'actrice blonde s'éloigna
rapidement, en sautillant comme un moineau décerébré.
Une paire de chaussure impeccablement cirées se matérialisa
juste devant mon museau. Mon regard tomba l'homme de tout à
l'heure, qui me jeta le même regard dénué de
chaleur ou de sentiments.
- Pas mal, mais peu mieux faire,
annonça-t-il froidement. Il a du potentiel, ce monstre. Donne
lui un coup de Taser, Monica.
- Il le faut vraiment, monsieur
?
- Il te saute dessus avec un air affolé, comme si
c'était toi qui allait le mordre. Il peut faire mieux. Il doit
voir rouge quand tu passes devant lui. Cette bête doit te haïr
si on veut avoir une scène qui tienne la route. Alors ne fait
pas de sensiblerie et prends ce pistolet.
Je relevai la tête.
Ils étaient tout les deux hors de ma portée, l'homme à
l'air froid et la femme a l'air stupide et perdu. Ses mains sentaient
un peu le chien et le chat. Elle devait aimer les animaux, et
persuadée que j'en étais un, l'idée de me faire
du mal la faisait rechigner à obéir. Elle se décida
malgré tout, après m'avoir demandé pardon.
Prière à laquelle je ne pouvais répondre et qui
fit lever les yeux au ciel au réalisateur. Elle prit le
pistolet et visa mon flanc à découvert. La douleur fut
identique. Je tressautai comme un pantin dont on secoue les ficelles.
La soirée fut très
longue. Je résistais tant bien que mal au "Taser",
en claquant des dents et en tressautant de tous mes membres.
Finalement, en pleurant de rage, je compris que la seule façon
d'avoir la paix était de céder à leurs
exigences. Fichtre, heureusement qu'ils ne savaient pas que je les
comprenais, mais nous en étions déjà au
cinquième essai de prise, qui se répétait à
l'identique, comme si le temps refusait de s'écouler. Je
sautait sur l'actrice de mon mieux pour acheter un répit
temporaire. Il s'écoula encore un temps très long avant
que d'autres gens ne me ramènent dans ma cellule. J'étais
très mal en point, trop épuisé après pour
protester. J'accueillis même avec soulagement la viande
fraîche, malgré mes nausées. Les humains étaient
beaucoup plus malades que ce que je ne pensais pour faire ou regarder
des choses pareilles. Les jours suivants, le tournage continua sur le
même thème. Je faisais heureusement assez peu
d'apparition, mais il fallait que je supporte d'être à
proximité du réalisateur, derrière la caméra.
Je plaignais Aoibheann d'avoir une vie pareille. Plusieurs fois, ils
utilisèrent une mauvaise marionnette me représentant
pour faire semblant d'égorger des gens, avec du faux sang qui
giclait partout.
J'étais écoeuré,
et attendais désespérément la prochaine visite
de la petite fille.
Elle revint enfin un soir extrêmement
tard, complètement paniquée. Dans l'état
de détresse dans lequel je me trouvais, j'aurais fait
n'importe quoi pour la supplier de me sortir de cet enfer.
- J'ai tué quelqu'un
aujourd'hui, m'annonça-t-elle sans même me dire bonjour.
Je n'ai pas pas réalisé
immédiatement ce qu'elle me disait.
- Quoi, dans une série ?
- Non... Pour de vrai. En tant
qu'Aoibheann.
Cette nouvelle me laissa pantois.
Devant mon silence, elle enchaîna.
- J'en avais marre de faire des trucs
pour les Spectateurs. Je voulais qu'on se regroupe tous, être
plus qu'une Actrice qui est tout ce qu'on lui demande, enfin, je
voulais... Je voulais, je voulais...
Elle mit à pleurer. Je tirais
mes chaînes au maximum pour pouvoir la prendre dans mes bras
sans y parvenir, tenant de prendre un ton conciliant pour la calmer.
- Raconte moi tout. Je suis un monstre
aussi, je ne vais pas te faire de reproche, n'est ce pas ?
Je l'avoue, ce qui est arrivé
est un peu ma faute. Aoibheann voulait une seule identité.
Elle avait assez d'être la petite poupée des décideurs,
qui joue si bien et qui fait tant la fierté des studios, mais
sans avoir les droits que la plupart des humains s'accordent entre
eux. Alors elle a pensé qu'une vraie grosse frayeur dans cet
endroit où rien n'est réel plus de quelques heures
serait la meilleure façon de recréer des liens, et
d'avoir d'autres amis parmi les autres petits monstres comme elle les
appelle, et les adultes. Elle a alors choisi une méthode
définitive, brutale, pour marquer les esprits.
Il y a
d'autres enfants humains qui jouent dans ces séries, même
si elle est la seule à y vivre en permanence et à
être adopté par le directeur. Elle a donc demandé
à une autre petite fille de la suivre dans une alcôve
sans caméra et l'a poignardé avec un couteau à
viande. J'étais horrifié. Cette gamine se tenait à
quelques centimètres de moi à peine, j'étais
sans défense, et elle m'expliquait en pleurant qu'elle avait
tué quelqu'un.
Mais ce qui la mettait en larme,
c'est que son plan avait échoué. Elle se contrefichait
totalement de l'enfant qui s'était vidée de son sang
avant d'avoir pu comprendre ce qui lui arrivait. Les gens étaient
devenus comme fous, mais rien de ce qu'elle espérait ne
s'était produit. Je tentais de garder mon calme et de ne pas
lui montrer le sentiment d'horreur que j'éprouvais.
- Et ils t'ont vue ? L'interrogeais-je
finalement.
- Non... Mais ce que j'ai fait n'était
pas si grave que ça. Elle renifla dans sa manche, les yeux
rougis par les larmes.
- Tu as tué quelqu'un. Il n'y a
rien de plus grave, Aoibheann.
- J'ai tué un monstre.
Corrigea-t-elle. Mais tuer un petit monstre. ça crée
des émotions, en réalité. Les monstres sont là
pour ça. Tuer quelqu'un parmi les spectateurs ou les
cameramans, les maquilleuses, c'est grave, car ce sont des vraies
personnes. Même si je crois qu'elle avait quand même de
vrais parents, elle ne restait pas ici la nuit, c'est vrai, j'étais
jalouse aussi je crois, car elle était plus proche des vraies
personnes que moi...
Elle parlait en sanglotant, d'un ton
complètement hachée. J'avais oublié que si elle
était une petite fille folle qui vivait dans un monde dément,
elle était une petite fille quand même. Je respirai à
fond et tentai de la rassurer maladroitement.
- Mais vous êtes toutes des
vraies petites filles et de vrais petits garçons, dans le
fond, des vraies personnes...
- Non... Nous sommes des sortes de
cintres améliorés, c'est tout. Tuer un monstre, c'est
pas grave... ça crée des émotions... Les
spectateurs vont être ravis quand ils vont apprendre ça...
et regarder encore plus la télévision... C'est pas ce
que je voulais mais j'ai compris trop tard... ça ne
m'empêchera pas de partir à Milan. Et s'ils apprennent
que c'est moi qui l'ai tué, ça va être la curée.
Ils vont me tuer moi aussi, peut-être encore pour de vrai !
Je ne savais pas quoi lui dire. Elle
avait raison, dans le fond, entièrement raison. Ils
m'avaient bien enfermé ici après tout. Aoibheann était
une petite fille très intelligente, très seule, qui
quelque soit la part de vérité dans ses histoires où
elle n'existait que par, devant et pour les caméras,
comprenait la logique tordue de son monde beaucoup mieux que les
adultes. Et je l'aimais finalement, cette gamine meurtrière et
finalement si monstrueuse et lucide, qui avait réinventé
la religion sacrificielle, la petite prêtresse des séries
télévisées à l'insu de tous. Et elle
était suffisamment bouleversée pour accepter ma
proposition. A cet instant, je compris enfin que nos objectifs
étaient finalement les mêmes.
- Aoibheann, j'ai une idée...
Sortons d'ici. Je t'emmène avec moi.
Elle me regarda, bouche bée.
- Tu veux dire, hors des plateaux de
tournage ?
- Oui. Dans mon monde. Je te trouverais
une famille, et tu ne changeras plus jamais de prénom. Tu
seras Aoibheann pour toujours, tout le temps. Plus aucun spectateur
ne te regardera jamais, tu n'auras plus de texte à apprendre
par coeur...
Elle arrêta de pleurer. Sa voix
tremblait encore un peu alors qu'elle réalisait ce que cela
signifiait.
- Je ne serais plus un monstre. Toi non
plus.
- Oui.
Elle me regarda. Les larmes avait
laissé des traces sur son fond de teint jusque sur son
chemisier blanc d'écolier. J'avais peur qu'elle ne réalise
qu'il y avait quand même des contreparties, que sa vie serait
forcément moins facile que dans les studios où les gens
meurent pour de faux tout les jours et qu'elle ne refuse... Sachant
que je doute qu'ils l'aient soupçonnées de meurtre.
Elle renifla encore une fois, mais sa
décision était prise.
- Je sais où ils ont rangé
ta clé. Attends moi.
Elle revint quelques instants plus
tard. Après des semaines de captivités, je bougeais mes
membres avec plaisir et fit craquer mes os avec un couinement de
satisfaction. Nous avons couru sous les yeux noirs des caméras
(j'avais enfin compris comment ils m'avaient repéré en
arrivant ici, c'est vrai qu'il y en a de toutes les sortes et de
toutes les tailles, et absolument partout !). Les vigiles nous ont
pris en chasse alors que la gamine me guidait hors des studios, vers
l'extérieur. Nous bousculions tout le monde dans les couloirs,
les dames en talons se jetaient hors de notre passage et renversions
les chariots de matériels divers, mais les gens étaient
trop surpris pour intervenir. Je rentrais sans ménagement dans
les fous mal inspirés qui essayaient de me barrer le passage,
distribuant des coups d'épaule, mordant et griffant comme le
monstre qu'ils voulaient que je sois sur le plateau. Enfin dehors, je
soulevai à nouveau la plaque des égouts, et sautai
avant de réceptionner mon amie humaine monstrueuse dans les
bras.
Nous avons couru encore pour les semer,
dans la rassurante odeur des égouts brésiliens, avant
d'arriver là où ceux-ci communiquaient avec une grotte
souterraine de notre monde. Je plongeais, Aoibheann me suivit
courageusement. Je l'aidais sur la fin à émerger de
l'autre côté, dans les marais et la mangrove froide.
Elle toussa, pris une grande goulée d'air. Elle était
un peu bleue. Le trajet est long pour une humaine. Je la pris dans
mes bras. Nous étions tout les deux couverts de vase avec des
relents d'essences, d'urine, de détritus et d'excréments
humains. L'odeur des plantes en décomposition des marais
remplaçait déjà ces remugles. J'en aurais pleuré
de bonheur. Elle se mit à murmurer dans mon oreille.
- Kate est morte. Odetta est morte,
Clarisse est morte... Camilla est morte.
- Oui, ma chérie. Toutes tes
autres identités sont mortes, il n'y a plus que toi,
Aoibheann. Même Agathe est morte.
Elle éclata de rire.
- Agathe, c'était une publicité.
ça fait plus longtemps que ça qu'elle est morte !
ça me fit rire aussi,
bizarrement.
-Voilà, Majesté, vous
savez tout. Aoibheann est une petite fille très intelligente,
qui a très envie de vivre une nouvelle vie avec une façon
de penser qui m'a fait tout de suite penser à vous, qui
souhaite se faire une place ici. Et même si c'est devenue mon
amie, sa place n'est pas parmi les tralls. Elle y tomberait vite
malade et s'y étiolerait.
La Dame Blanche s'était
ménagée une minute avant de répondre, mais
Céruse vit dans ses yeux qu'elle avait déjà pris
sa décision.
- En effet. Vous vous êtes
adressés aux bonnes personnes. Vous pouvez vous relever, jeune
trall et petite humaine.
Céruse et Aoibheann se remirent
debout. Cela faisait une semaine que les deux créatures
s'étaient échappée des plateaux de la télévision
brésilienne privée. Après s'être un peu
décrassée pour Aoibheann et avoir rassuré ses
proches pour Céruse (qui prirent bien note de son histoire,
pour ne pas finir prisonniers à cause des caméras, eux
aussi) il se mit en quête d'une famille pour la fillette.
Certains choix s'imposaient d'eux même. Les humains de son
monde avait une existence dure et assez ennuyeuse aussi, somme toute,
sauf qu'ils n'avaient pas de boîte à image. Et
finalement Aoibheann n'était peut-être pas faire pour
leur compagnie tant que ça, n'ayant jamais eu d'existence
normale. Elle n'était pas faites non plus pour vivre chez les
tralls. Les elfes étaient trop racistes pour s'occuper que
d'autre chose que leur espèce et n'aimaient pas tellement ses
semblables. Et les Dames Blanches étaient le choix le plus
évident pour les jeunes filles spéciales.
Ce n'était pas officiel, bien
sûr, mais tout le monde savait que les Dames Blanches n'avaient
pas de mâles et leur reproduction restait mystérieuse.
Si jamais elles pouvaient se reproduire. Les tralls comme Céruse
ne fréquentaient pas ces créatures quand ils pouvait
l'éviter. Elles passaient du temps dans le monde humain, et
pouvaient même les apprécier, les comprendre. Elles en
gardaient quelques bricoles sans valeur comme des instruments de
musique ou des livres, recueillaient parfois les jeunes filles
suicidées par noyade pour compléter leurs rangs. Elles
pouvaient aussi avoir une forme de gros serpent à certaines
périodes de l'année. Aoibheann avait murmuré en
arrivant qu'elle s'attendait à des dames de la couleur de la
porcelaine. Les créatures lui avaient répondu avec
politesse souriant de son ingénuité, Céruse
faisant la traduction. De fait, leur peau était de la même
couleur que celle des humains, parfois claire, parfois sombre. La
reine elle-même était brune de peau, ses long cheveux
ondulés sombres comme ceux d'une divinité égyptienne.
C'était leur chair qui était blanche, comme celle d'un
poisson. Elles ne saignaient pas non plus, ou seulement d'un tout
petit peu de liquide transparent comme de l'eau. C'était des
espèces de prédatrices pas plus malignes ou plus
stupides que des chattes, en général. Heureusement, les
tralls n'étaient pas sur leur liste des espèces
comestibles. En revanche, elles dévoraient parfois les
humains. C'est pour ça qu'il n'était pas tout à
fait à l'aise, alors que la reine réfléchissait
en regardant Aoibheann. Celle-ci tenait Céruse par la main,
tout en fixant la belle dame comme si elle se demandait si elle
aussi, voulait de ces gens. Elle n'avait rien compris au récit
du troll à rat, évidemment et ne pouvait deviner tout
les détails qu'il y avait glissé. D'autres dames les
regardaient, affalées sur des coussins, ou debout, selon leur
rang. Certaines étaient entièrement humaines, d'autres
avaient une queue de serpent ou de poisson qui commençaient à
mis-corps. Pas étonnant qu'elles aient autant de mal à
concevoir des enfants comme tout le monde.
La reine sourit, se leva et se pencha
vers la fillette. Céruse eut un mouvement de recul instinctif,
mais pas Aoibheann qui leva le menton. La Dame lui caressa la joue en
souriant. Le trall sentit les doigts enfantins lui serrer la main,
pour lui dire que tout irait bien.
- Ma décision est prise. Je
l'adopterais personnellement.
Un murmure soyeux s'éleva
dernière Céruse, qui poussa un soupir de soulagement.
Les Dames n'étaient pas méchantes dès
lorsqu'elles avaient l'estomac pleins ou qu'il s'agissaient de leurs
congénères, lui semblait-il. Il avait tenu parole.
Un peu plus tard, Aoibheann vint lui
faire ses adieux. Son odeur était déjà plus
forte, sans maquillage et avec moins de savon. Sans doute aussi
qu'elle grandissait déjà. Céruse ne savait pas
quoi lui dire.
- Je crois qu'on va bien s'entendre, ma
nouvelle mère et moi. Elle parle même un peu le
portugais, mais pas très bien. Merci pour tout. Mais tu
n'aimes pas trop les Dames, à la base non ?
- Je n'ai rien à leur dire, en
général. C'est surtout ça. Mais je crois que tu
y seras bien. Elles ont du caractère, de l'orgueil et
refuseront catégoriquement de ne pas assumer ce qu'elles sont.
- Tu viendras quand même passer
me voir ?
- Évidemment, on est amis
finalement, non ?
Il la prit dans ses bras une dernière
fois, puis s'en retourna dans son terrier, dans la tiède
moiteur du marais. Peut-être que la fillette avant raison. Ils
sont tous des monstres aux yeux des humains. Elle ne va certainement
apprendre à être une gentille petite fille chez des
Dames Blanches, mais après tout, les Spectateurs n'étaient
pas là pour la voir devenir une gentille jeune fille
ordinaire, non ?